À l’hôpital psy de Ville-Evrard, au chevet des patients de l’ombre

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À l’hôpital psy de Ville-Evrard, au chevet des patients de l’ombre

Au sein de l’hôpital psychiatrique de Ville-Évrard, en Seine-Saint-Denis, a été créée la première « Handiconsult » en Île-de-France. Spécialisés dans l’accueil de personnes autistes et malades psychiques, des professionnels accompagnent ces profils exclus des soins de santé.
Guillemette de Préval
Publié le   à 10h42
7 min
À l’hôpital psy de Ville-Evrard, au chevet des patients de l’ombre
© Delphine Leboulaire /pour OL

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Les deux parents encadrent le jeune garçon. Un brin agité, le regard perdu, il pousse des petits cris dans les couloirs de la structure médicale en briques rouges. Sa petite sœur le suit de près. Très vite, Najah Achour, l’une des infirmières de cette unité dédiée au handicap, s’approche d’elle. « Tu aimes dessiner ma puce ?», lui demande-t-elle doucement. Elle lui désigne une tableàhauteur d’enfant, oùl’attendent feutres et coloriages. Quelques secondes plus tard, la chaleureuse professionnelle revient avec du jus de pomme et un paquet de biscuits.

Pendant ce temps, son grand frère Akshiyan, 11 ans, et ses parents filent au cabinet de la pédicure-podologue. Ce jeune garçon longiligne, typéindien, souffre d’un durillon. Assis sur la chaise de consultation aux côtés de ses parents, il gémit et gesticule un peu.

Comprendre la douleur

« C’est compliqué de comprendre sa douleur », souffle le père, dans un français approximatif. Le Centre médico-psycho-pédagogique (CMPP) dans lequel son fils est suivi les a orientés ici. Akshiyan relève souvent les pieds, obligeant Claire Mathieu, la podologue, à combiner patience et efficacité. Le duo s’est déjà rencontré quatre fois. Et déjà, elle note de grands progrès : « Lors de sa première venue, il a marché dans la salle et n’a pas voulu s’asseoir.

La deuxième fois, il s’asseyait sur le fauteuil de consultation, puis repartait, et ainsi de suite. On a quand même pu lui toucher les pieds. La troisième fois, il s’est tout de suite assis, et le soin a pu être réalisé en entier ! Bon, aujourd’hui, il était moins en forme, mais ça arrive… »Et cette passionnée de renchérir: « C’est à nous de nous habituer au patient. Eux passent leur temps à s’adapter à un monde qui n’est pas fait pour eux ! »

Les patients sont rois

Au sein de l’Handiconsult de l’hôpital de Ville-Évrard, en Seine-Saint-Denis, premier service de ce type en Île-de-France, les patients comme Akshiyan sont les rois. Tout est pensé pour qu’ils s’habituent aux soins. Najah Achour, infirmière issue de la psychiatrie, détaille ses astuces : « Je m’adresse à eux avec des mots simples et je chante beaucoup ! »

Dans la salle de consultation, elle désigne des boîtes qui regorgent d’objets pour faciliter l’accueil et la prise en charge : un ressort aux couleurs arc-en-ciel à manipuler, des bracelets en forme de coccinelle, qui émettent des vibrations pour insensibiliser une zone avant une piqûre, des couvertures lestées pour rassurer les patients…

Une nouvelle colonne à bulles va être installée car « la précédente a été cassée par une patiente qui lui a mis un coup de tête », relate Najah. En cas de soin compliqué, les professionnels peuvent avoir recours au MEOPA, un mélange gazeux relaxant. « Mais si le patient est trop récalcitrant, on n’insiste pas, complète l’infirmière. Cela peut être frustrant pour les parents ou accompagnants, parfois venus de loin pour « rien », mais l’essentiel est que le patient reparte d’ici avec un bon souvenir. La fois suivante, il reviendra plus confiant. »

Ce pôle médical inclusif a été officiellement estampillé Handi­consult en2018. Les prémices ont vu le jour dès 2009. Le docteur Wanda Yekhlef en est la chef de pôle depuis près de quinze ans. « Les personnes handicapées vivent fréquemment de grosses ruptures de soins : il faut leur donner les moyens et le temps de s’y retrouver », insiste celle qui a baptiséle pôle en question« Cristales », comme pour« remettre en lumière ces patients de l’ombre ».

« Les soins dentaires représentent la plus grosse activité de la consultation. »

Wanda Yekhlef reste à l’affût des dernières nouveautés et, pour chacune, s’évertue à trouver des subventions. L’Agence régionale de santé (ARS) soutient le projet depuis le début.

Des formations en communication hypnotique, une salle de relaxation et des dispositifs de réalité virtuelle pour plonger le patient dans un environnement visuel apaisant, sont en cours d’élaboration. Le cabinet de dentiste du Docteur Mohamed Terbeche s’est récemment doté d’une plateforme qui lève et incline les fauteuils des patients, pour éviter les transferts, geste souvent insécurisant. Le coût de cette technologie ? «45 000 euros… », répond le chef du service d’odontologie. « Les soins dentaires représentent la plus grosse activitéde la consultation », met-il en avant. Cette spécialitéest crainte par les patients sensibles aux stimulations auditives et visuelles–le bruit de la fraiseuse, la lumière braquée sur les yeux…De plus, il faut rester statique, la bouche ouverte. Ces soins sont souvent peu réalisables dans des cabinets de ville.

Pour autant, l’ambition d’Handi consult est bien là : la réorientation vers du soin de proximité. « On n’a pas vocationàgarder les patients, insiste le docteur Wanda Yekhlef. Si les soins se passent mal, le patient vient chez nous, et on essaie de comprendre ce qui amplifie les troubles du comportement du moment et de trouver des solutions. Ensuite, on l’invite à aller vers de la médecine de ville. Cela fait partie de notre cahier des charges. »

Le médecin plus démuni

Naît-on ou devient-on médecin spécialisé dans l’accueil de personnes handicapées ? «Je suis arrivé ici par hasard », reconnaît le docteur Paul Joly, jeune médecin coordinateur du service.« J’ai pu m’appuyer sur des collègues formés et, peuàpeu, j’ai découvert le monde jargonneux du handicap!», ironise-t-il. Il cédera bientôt sa place à la pédiatre Nataliya Tretyachenko. Dans son français aux accents ukrainiens, la néophyte ne cache pas sa crainte des premiers patients reçus. « Tu en as eu des difficiles, au début!», lui lance Najah Achour,àses côtés.« C’est vrai qu’un pédiatre a l’habitude de faire faceàquelqu’un de plus faible que lui, reprend le docteur Tretyachenko. Avec le handicap, c’est l’inverse. Le médecin se retrouve bien plus démuni. »

Et si les situations douloureuses sont légion, les réussites ont en revanche un goût de victoire bien particulier. Najah Achour s’en souvient encore avec émotion : « Un jour, un père est venu accompagner sa fille trisomique de 23 ans. Il nous a prévenus, défaitiste, que personne n’était parvenu à l’ausculter. Nous avons pris le temps, et sa fille a accepté des contrôles, même une prise de sang. Le papa n’en revenait pas… Il s’est effondré en larmes de reconnaissance. »

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