À l’Institut des jeunes aveugles, Sylvain Tesson dévoile un monde immense
La scène restera en mémoire. «Les mots peuvent remuer en nous des impressions marquantes… » Une jeune élève de l’institut des jeunes aveugles a remué l’écrivain Sylvain Tesson, ce grand aventurier de la plume et du globe, à l’issue de sa conférence-rencontre à l’Institut des jeunes aveugles lundi 30 juin dernier. Celle-ci a déchiffré devant lui les pages en braille de son livre Les piliers de la mer, récit de l’ascension à travers le monde entier de 106 stacks, ces aiguilles qui défient le ciel en bord de côte.
L’auteur, qui a vécu lui-même un grave chute et s’est reconstruit progressivement -une étape racontée dans Les chemins noirs, avait eu la surprise de son éditeur, au printemps, d’une publication en braille de ce nouveau périple. Apôtre d’Homère l’aveugle et de Rimbaud le voyant, Sylvain Tesson, qui défie sans cesse les dangers, s’est mesuré à un public aveugle tout nouveau pour lui. Il s’est adressé à lui avec beaucoup de délicatesse et d’émotion, dévoilant ce que l’œil ne peut voir. Il s’est dit désireux de «raconter son voyage en retranscrivant les motifs réels des éléments», et étonné de découvrir à quel point «l’œil n’est pas le seul organe de contemplation de la beauté du monde» «Le bruit stupéfiant des oiseaux qui tournent en chantant leur folie», «les vagues venues frapper des heures la paroi», chaque expérience sensorielle de son voyage était accompagnée par le chant d’un violon, et de la voix de Sylvain Tesson reliait chaque auditeur, d’une façon étonnante, à ses sens et à son imagination. Les voyants étaient d’ailleurs tenus de fermer les yeux.
« Fermer les yeux pour entendre résonner ma voix intérieure»
Les jeunes élèves de l’Institut des jeunes aveugles ont éveillé leurs imaginaires comme ils l’avaient rarement fait. «Je m’imagine tout cela moi-même dans ma tête et je vis l’aventure!» s’est exclamé l’un d’eux face à Sylvain Tesson à l’issue de sa lecture. Rayan, 14 ans, tendait le cou, très attentif, durant toute la lecture mêlée d’odeurs, de sensations glissantes et de lumières. «Le moment où Sylvain Tesson a parlé des rochers, j’imaginais la scène dans ma tête, j’ai vécu ça avec lui». Un autre élève à ses côtés confie: «Je venais un peu en traînant des pieds, mais avec la musique et les mots, j’ai trouvé que ce moment immersif: je m’imaginais à la place de Sylvain Tesson.»
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Faire vivre une odyssée des sens, faire éprouver les odeurs âcres au sommet des stacks ou les sueurs de l’effort, et même les couleurs des roches, «je ne pouvais pas espérais mieux», a confié le voyageur infatigable. À la question s’il fermait davantage les yeux parfois, à l’école de Cendrars, qui déclarait «En voyage, il faut fermer les yeux»; Sylvain Tesson a répondu avec franchise: «Je n’avais jamais essayé de fermer les yeux. Banalement, j’ai cru jusqu’alors que la plus grande proportion des informations passait par l’œil. Cette conférence m’a fait beaucoup réfléchir à cette phrase. Je me suis aperçu que j’étais passé à côté de beaucoup de choses en me concentrant sur la vue. Ma vision intérieure des choses a changé. Peut-être vais-je commencer à fermer les yeux pour entendre résonner ma voix intérieure». L’œil s’habitue lentement à la lumière après l’obscurité, l’inverse est vrai, et Sylvain Tesson a découvert un nouveau monde immense, grâce aux aveugles.