À Lourdes avec le pape, les VIP sont en fauteuil
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Je m'abonneTom attend, silencieux, sans tendre les mains ni la nuque. Assis derrière les barrières, ce jeune lourdais issu des gens du voyage, un peu intimidé, plisse les yeux dans la vaste prairie du sanctuaire de Lourdes, où le soleil est éclatant comme le bruit de la foule derrière lui: «C’est très important pour nous les handicapés, que le pape vienne ici», glisse-t-il alors que les vivats fusent au loin, signe que la papamobile approche.À ses côtés, Cindy, jeune femme qui combine une maladie psychique et un handicap moteur, bâille doucement: la fatigue du voyage depuis Aubervilliers, en Seine-Saint-Denis, avec sa mère, se fait sentir.
Derrière, les pieds nus et le regard épuisé, une madre espagnole de sept enfants, qui a contracté il y a deux ans la maladie de Charcot, ne peut ni bouger ni crier. Mais le code « VIP » (very important people) a changé de nature : au premier rang, les VIP sont les « PMR », autrement dit « personnes à mobilité réduite ». L’Office chrétien des personnes handicapées (OCH), largement représentées, côtoie l’hospitalité joyeuse de Troyes, des Italiens et Espagnols. « C’est la 77ème fois que je viens à Lourdes et c’est la première fois que je vais voir un pape ! », lance une Champenoise atteinte d’une maladie chronique, radieuse dans son fauteuil roulant.
David, 40 ans, avait formulé ce vœu, « voir le pape », lors d’un pèlerinage au Puy-en-Velay à l’Ascension. Pour tant d’anonymes, la vie marquée par le handicap est aujourd’hui comme exposée. « Lourdes est ce lieu emblématique de renversement des valeurs : ceux qu’on ne voit jamais y sont toujours devant », avait dit quelques jours plus tôt l’évêque Mgr Brac de la Perrière.
Chers malades, offrez…
Ce renversement est présent à chaque instant, au cours de la messe: quand vient le moment de se lever, leshospitaliers demandent à la foule de s’asseoir pour ne pas gêner la vue des malades. Quand débute la communion, la jeune Lucia tourne le dos à l’autel pour laver les pieds de sa mère, dans un corps si faible, livré aux autres par la maladie de Charcot. Et la petite statue de Bernadette, presque invisible au pied du reliquaire tout proche, c’est elle qui attire les regards, plus que l’argent massif du coffret : «Bernadette me touche car elle ne savait pas lire, pas écrire, elle a vu la sainte Vierge et a compris que même malade, c’est possible de vivre», illustre Alice.
Ceux qui ne travaillent pas reçoivent le salaire de la joie : Emma, jeune fille au chômage, avec un handicap léger, confie qu’elle sera reçue en visite privée par Léon XIV avec la Fondation OCH dans l’après-midi. Quant à Marie-Antoinette, 82 ans, atteinte d’une maladie des os depuis la naissance, sa douleur et son amputation du bras sont au cœur de l’homélie du pape : « Vos béquilles, vos fauteuils roulants, vos larmes cachées ne sont pas des obstacles : ils sont le lieu par excellence où vous êtes pleinement respectés, accueillis et transformés par l’amour de Dieu », appuie le Saint-Père.
À lire aussi, le dossier : La vulnérabilité au cœur de la visite de Léon XIV, de Paris à Lourdes
Le regard, les paroles du pape, marquent cette femme frêle au fer de l’espérance: «Son regard me touche.Ses paroles sont pleines de simplicité. Je l’écoute tous les dimanches, sur la chaîne KTO. Et il fait tout le temps référence à la Vierge Marie.» Elle tend l’oreille lorsqu’au milieu de l’homélie, le pape lance cet appel avec une douce gravité: «Chers malades, vous qui vivez la souffrance, il vous est possible de vivre la peine et la douleur dans l’offrande. Votre rôle est irremplaçable». Parler de souffrance «rédemptrice» est osé. Mais le pape sait qu’il s’adresse à ce vaste troupeau qui a déjà tout traversé.
«J’ai été amputée du bras droit à 7 ans et subi vingt-et-une opérations. Ma mère voulait que je demande à la Vierge de me guérir, et elle allait accrocher ma prothèse dans la grotte, comme tant d’autres à l’époque. Je n’ai pas voulu et lui ai dit ‘la Sainte Vierge fera comme elle voudra’». Elle poursuit, dans un murmure: «C’est vrai que j’offre mes souffrances pour le salut des âmes.» Quant à Christiane, consacrée dans le tiers-ordre dominicain qui souffre de plusieurs maladies, elle en témoigne : «Si la douleur est trop forte, je la donne à Dieu qui la prend. J’évangélise dans l’ombre.»



Le cœur battant de l’humanité
En début d’après-midi, alors que la chaleur épuise certains, le pape arrive à l’Accueil Notre-Dame à pied pour prononcer son discours aux malades. Il serre les mains qui se tendent sans se départir de son doux sourire. Pascale, venue dans ce lieu qui la porte, attend du pape qu’il « écoute les cris du monde ».
Ce temps est venu, dans un discours prononcé avec compassion et fermeté – qui fera date. « La personne humaine est digne par le simple fait qu’elle existe. Sa dignité ne se mesure pas et ne se discute pas. Aucune loi humaine ne doit vous faire perdre la certitude de votre dignité ! » déclare Léon XIV, déclenchant un tonnerre d’applaudissements. « La tentation de donner la mort sous prétexte de fausse compassion doit être fermement rejetée. » Les ovations redoublent. « J’en ai des frissons », confie Solange, hospitalière depuis de nombreuses années. Le pape achève son discours : « Vous n’êtes pas un poids, mais le cœur battant de l’humanité ».
Des mots qui trouvent un écho puissant auprès des pèlerins, comme Fernande, Martiniquaise, qui sent son courage revenir pour porter sa fille autiste et trisomique « jusqu’au bout ». Léon XIV bénit, et prend à nouveau un temps généreux pour aller vers les uns et les autres. « Il me rappelle tant saint Jean-Paul Il », dit Marie, dont la fille est malade. Elle n’est pas la première à glisser la comparaison avec le pape polonais, venu deux fois dans la cité de Bernadette, « une fois en pasteur, et l’autre en souffrant ».
Un père sur terre
La nuit descend calmement, la lune monte, et l’esplanade se couvre d’une immense toison de pèlerins : pour ce soir, la procession rituelle du sanctuaire est inversée – le pape marchera seul, cierge à la main, et la foule restera immobile, comme un troupeau en sécurité dans le pacage.
Au premier rang sous la basilique, Pierre, avec une infirmité motrice cérébrale, a quitté la capitale dès jeudi pour Lourdes. Avec son handicap, ce quadragénaire pensait que « l’accessibilité serait plus simple ici qu’à Paris ! » Il ne regrette pas son choix. Arrivé dès 18h30 pour la procession, il est récompensé par cette place de choix. Lui qui connaissait peu le pape avant son arrivée dans la cité mariale se dit ce soir « ébloui » par cette rencontre. « Ce qu’il a dit cet après-midi à l’accueil Notre-Dame était complètement dingue », confie-t-il, ému, le regard tourné vers la couronne mariale piquée au clocher. « Notre pape, on le sent proche des malades. Sa venue au sanctuaire est porteuse pour nous. »
A ses côtés, avec ses tatouages en série sur les bras et sa polaire fluo aux épaules, Mélanie, 34 ans, porteuse d’une maladie génétique rare, exhibe sa joie d’être là. Établie depuis quelques années à une heure de Lourdes, elle s’y rend une dizaine de fois par an pour y puiser les grâces de Dieu. «Cela me fait un bien émotionnel fou», glisse-t-elle, avant d’ajouter : « On a notre Père au ciel, et le pape, c’est notre père sur terre qui reflète l’amour que le Père d’en-haut nous donne ».



Un rôle pris au sérieux
Tous retiennent leur souffle : la procession commence, et Mélanie lève haut son cierge allumé, sur lequel elle a fixé solidement son chapelet. Matteo, jeune rappeur italien paraplégique depuis la naissance, souffle entre deux Je vous salue Marie : « Moi, je pense que j’ai un rôle. Le pape nous le fait comprendre ici. J’aimerais être prêtre, ou évangéliser, parce que Jésus est vivant déjà dans ma vie. Son message est réel, ce n’est pas un concept. » « Vous ne repartirez pas de Lourdes comme vous y êtes entrés, mais comme des missionnaires de l’espérance ! », avait lancé Léon XIV l’après-midi.
A l’instant où les hautes portes de la basilique se referment sur le pape dans le sillage de la statue de Notre-Dame de Lourdes, après le dernier Ave, Matteo et les autres repartent, en prenant au sérieux ce rôle qui fait peu de bruit, mais tant de bien.
Avec Christel Quaix et Caroline de La Goutte.







