Allô le 114 ?

Chroniques

Allô le 114 ?

Aliénor Vinçotte
Publié le   à 10h47
6 min
portrait d'Aliénor Vinçotte

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Quelqu’un sonne à ma porte. C’est une sonnerie franche et suffisamment forte pour que je puisse m’en apercevoir. Je jette un œil dans le judas : c’est ma voisine d’en face. J’ouvre la porte. Son visage parle avant elle : pâle, tendu, traversé d’une inquiétude qui me saisit aussitôt.

« Venez voir mon mari s’il vous plaît…»

Le couple a la soixantaine. Lui est grabataire, elle un peu perdue. Ils sortent peu, voire pas du tout. Leur quotidien, c’est surtout notre palier et leurs petites requêtes : le pain, le journal… et, entre les lignes, un peu de compagnie. Avec mon mari, on a bien compris leur soif de relations. Mais entre un nouveau-né et un enfant de moins de deux ans, notre disponibilité tient parfois plus du numéro d’équilibriste que du service continu.

Je suis donc ma voisine jusqu’à leur appartement. J’ai peur de ce que je vais trouver. La dernière fois, Monsieur Chêne était tombé, et il avait fallu toute la bonne volonté – et les muscles – de mon mari pour le remettre sur pied. À vue d’œil : cent kilos de dignité à relever.

Aujourd’hui, je ne suis pas sûre d’être à la hauteur – dans tous les sens du terme. Je préviens ma voisine que je ne peux pas m’éterniser : ma fille dort, et avec les bébés, la tranquillité ne tient jamais bien longtemps.

En entrant, je découvre Monsieur Chêne. Premier soulagement : il est assis. Signe moins rassurant : il ne bouge pas.

« Il ne me répond plus», murmure sa femme.

Je m’approche. Regard fixe. Respiration faible. Je pose ma main sur son dos et l’appelle. «Monsieur?» Pas de réponse à mes salutations. Je cherche son pouls, il est régulier.

Je fais un rapide état des lieux intérieur : panique, doute et improvisation totale. D’habitude, il y a toujours quelqu’un de plus compétent, de plus expérimenté à qui je peux passer le relais sans peine. C’est la première fois que je me retrouve seule à gérer l’urgence.

Monsieur Chêne émet de drôles de sons, entre le soupir et le râle. Sa femme me regarde comme si j’avais, quelque part, la solution magique à portée de main. La pauvre, elle a pris la mauvaise pioche.

« Mon amour, réponds-moi…»

Sa voix tremble. Et là, quelque chose bascule. Ce ne sont plus « les voisins un peu envahissants » que je vois. Ce sont deux personnes, avec leur histoire, leur attachement et leur vulnérabilité. Et il y a de quoi avoir le cœur serré.

« Pouvez-vous appeler les pompiers ? »

Elle me regarde, perdue. Je me souviens alors de ses troubles cognitifs. Mauvais casting pour un appel d’urgence.

Je retourne rapidement chez moi pour « checker » mon bébé (silence radio, pourvu que ça dure), et je saisis mon smartphone. Premier réflexe : composer le 18. Je m’arrête instantanément. Les échanges oraux risquent d’être compliqués. Qu’est-ce que je suis censée faire ?

J’ai soudain une fulgurance. Le 114.

Le numéro d’urgence adapté aux personnes sourdes et malentendantes. Ce chiffre qu’on retient dans un coin de notre tête, sans jamais penser qu’on va réellement s’en servir un jour pour les autres.

Je lance donc un appel visio avec sous-titres. Un opérateur apparaît. Il signe.

« Bonjour », introduit-il.

Je précise que je suis sourde, mais que je parle et lis sur les lèvres, et que j’utilise surtout les sous-titres.

« Que se passe-t-il ? », écrit-il à l’écran.

Je résume. Il tente de parler à ma voisine. Échec. Trop d’angoisse. Il pivote vers moi. Puis vers le voisin. Puis re-moi. On forme une équipe improbable.

Il me demande d’énumérer la liste des médicaments. Elle est très longue.

Puis il tranche en tapant sur son clavier : « Les secours arrivent. En attendant, il va falloir l’allonger et commencer un massage cardiaque. »

Pardon ?

Je regarde le corps massif de Monsieur Chêne. J’observe rapidement les lieux et le sol.

« Mais il est très lourd ! », m’écrié-je.

Silence professionnel de l’opérateur qui me fixe d’un regard entendu.

Très bien.

Je pose le téléphone et fais signe à ma voisine de m’aider.

« Une… deux… »

La coordination est approximative, mais nous voilà en train d’allonger Monsieur Chêne au sol, tant bien que mal, en position latérale de sécurité. Je me tourne vers l’écran : « Et maintenant ? » L’opérateur me fait signe de réanimer mon voisin. En cet instant précis, je regrette de ne pas avoir écouté plus attentivement les ateliers premiers secours auxquels j’ai pu assister adolescente… et me dis qu’il va falloir y remédier.

Je commence un massage cardiaque, en espérant intérieurement ne pas faire de bêtises. Un… deux…

« Ha ! »

Monsieur Chêne revient à lui. Il ouvre les yeux, me regarde, regarde le plafond, semble se demander pourquoi il est allongé comme une crêpe à l’entrée de la salle à manger.

« J’ai besoin d’aller aux cabinets… », souffle-t-il.

Je lui explique la situation, suggère, avec toute la délicatesse du monde, qu’il peut patienter. Ou improviser. L’ordre de l’opérateur est formel : il ne doit plus bouger.

Mais Monsieur Chêne ne l’entend pas de cette oreille. Il tente de se relever. Il est malentendant. L’expression « dialogue de sourds » n’a jamais autant pris son sens que dans cette situation. J’en ris presque intérieurement.

Soudain, des coups à la porte se font entendre. Les pompiers. Enfin.

J’informe l’opérateur : « La relève est là ! »

Je les accueille avec un grand sourire, soulagée. Le soulagement est aussi visible sur le visage de l’opérateur que je m’empresse de remercier.

Les pompiers entrent, efficaces, rapides. « On nous a parlé d’un arrêt cardiaque ? », me demande l’un d’eux qui semble être le chef.

Je nuance tout en leur indiquant que l’urgence était justifiée. Ils prennent le relais. Moi, je recule. Mon rôle s’achève, et je me rends compte d’un coup que j’ai chaud et que j’ai presque les jambes en coton.

Je ne sais pas si j’ai sauvé mon voisin, ce dernier est rentré de l’hôpital le lendemain après une nuit de surveillance. Mais une chose est sûre : je ne regarderai plus jamais les gestes de premiers secours comme une option facultative, un truc pour « les autres », pour la simple raison que je suis sourde. Avec le 114, je n’ai plus d’excuse.

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