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Autisme : quand le piano apaise le handicap

Fondatrice d’Apte autisme, Françoise Dorocq a créé une méthode pour enseigner le piano à de jeunes élèves autistes. Ombres & Lumière a plongé le temps d’un après-midi dans les coulisses de cette association, où ceux qu’on disait inaptes à communiquer révèlent des trésors de compétences grâce à la pédagogie Dolce.
Christel Quaix
Publié le   à 15h50
8 min
Autisme : quand le piano apaise le handicap
©Christel Quaix

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La dépression Kirk traverse la France en ce jour d’automne. Paris bat son plus haut record de pluie enregistré depuis 1920. C’est dans le quatorzième arrondissement de la capitale, au rez-de-chaussée d’un immeuble en briques, que sont nichés les locaux d’Apte autisme*. La porte ouvre directement sur une salle toute simple: un lino beige au sol, une table, quelques chaises, et surtout un piano. Instantanément, l’atmosphère est réchauffée par une mélodie de Schuman. C’est Alexandre, jeune homme autiste de 14 ans, qui se tient bien droit et fait glisser ses mains sur les touches. Cela fait dix ans qu’il vient ici chaque semaine, à l’exception des vacances scolaires.

Hélène, le professeur, se souvient : « Au début, c’était très difficile. Les parents avaient entendu dire que la musique pourrait être une bonne chose pour Alexandre, mais il pleurait beaucoup ». Aujourd’hui, concentré, il joue avec plaisir et se montre capable de choisir les morceaux qu’il préfère interpréter.

Entrer en relation avec les enfants

Françoise Dorocq, qui a créé l’association en 2006 et la dirige tout en continuant à donner des cours sort de son bureau. Lumineuse avec ses yeux bleus et son gilet rouge, elle a dépassé l’âge de la retraite depuis de nombreuses années, mais c’est toujours avec la même énergie et le même enthousiasme qu’elle reçoit ses élèves et forme des professeurs à sa méthode. Formée au conservatoire dans sa jeunesse et éprise de musique, elle a toujours voulu en faire son métier. Ce n’était pas du goût de ses parents. Obéissante, François Dorocq a fait des études de droit, puis travaillé chez un notaire, sans arrêter pour autant de pratiquer le piano plusieurs heures par jour. Opiniâtre, elle a fini par ouvrir son école de musique. Elle n’avait alors aucun lien particulier avec le handicap. « Je suis tombée dans l’autisme comme Obélix dans le chaudron, lance-t-elle dans un éclat de rire. Je suis incurable ! »

Une rencontre a donné ce tour si particulier à sa vie. « Une maman m’avait amenée Victoire, sa fille, autiste très sévère, pour que je lui enseigne le piano, se souvient-elle. Comme j’aime relever des défis, j’ai accepté, mais je suis tombée sur un os. Quand j’arrivais à ce qu’elle joue, il se passait quelque chose de très beau, mais ma pédagogie ne marchait clairement pas. Ou j’arrêtais, ou il fallait que je me forme. » Elle poursuit : « Je suis retournée sur les bancs de l’université, mais en psychologie cette fois-ci. L’autisme n’y était pas abordé alors qu’à l’étranger, il existait des pratiques novatrices. C’est ainsi que je suis partie deux mois à Sheffield, en Angleterre, dans un centre qui accueillait des familles, pour aider les parents à entrer en relation avec leurs enfants. J’y ai passé deux mois fabuleux ». Les notes du Boléro de Ravel qui traversent la porte donnent corps à son récit.

À son retour en France, Françoise met au point la pédagogie Dolce pour enseigner le piano aux autistes. Toute sa méthodologie consiste à entrer en lien avec l’enfant tout en le respectant. Alors qu’ailleurs, on va lutter contre les stéréotypies de ces enfants, elle part de leurs attitudes et réactions et les imite. Grâce à ce mimétisme, le contact est créé. Par le son, par les gestes, elle va les aider à se réapproprier leur schéma corporel.

Ne rien forcer

Il est 16 heures, Thérèse, 24 ans, jeune fille métisse, arrive avec sa maman. D’origine congolaise, fichu coloré sur la tête, celle-ci élève seule sa fille. Elle ne tarit pas d’éloge sur Françoise Dorocq : « Elle est géniale. Elle est d’une grande patience. Le piano apaise Thérèse, elle y joue presque tous les jours ».

La douceur du pull parme de la jeune fille n’efface pas la rigidité de son visage. Pas une émotion ne transparaîtra durant les trente minutes que va durer le cours. Elle échauffe la main droite, puis la gauche, puis les deux ensemble, et attaque un prélude de Bach. Françoise ne cesse de l’encourager, de la féliciter et de l’aider à se concentrer. Elle l’applaudit entre chaque morceau. Quand retentissent les notes deVive le vent d’hiver, la pluie qui frappe à la fenêtre disparaît à l’oreille, la neige pourrait se mettre à tomber.

Alors que le cours se termine, c’est Yanis, 6 ans, qui s’engouffre dans un escalier caché derrière une porte, qui mène au sous-sol. C’est là qu’il retrouve Armelle : cette femme brune et fluette, à l’accent du Sud, est l’une des quatre professeurs à enseigner dans les locaux de la Porte de Vanves. Passionnée de musique, elle a rejoint Françoise dès le début de l’aventure pour accompagner ces enfants. « On a une méthode de base et après, on s’adapte à chacun. C’est du sur mesure », confie-t-elle. « J’ai un élève qui est resté deux ans assis par terre à faire du flapping (mouvements répétitifs des avant-bras). Pour entrer en communion, il ne faut rien forcer. Le jour où on arrive à introduire un élément dans leur jeu, on a gagné et on va pouvoir avancer. Cela fait trois ans que je vois Yanis. Au début, il sautait partout. Maintenant, il arrive à rester une demi-heure assis ».

Sur le piano repose une clé à molette qu’il a déposée. Cet objet le rassure, et, ici, cela ne pose aucun problème. Les cours s’enchaînent. C’est au tour de Victor, 13 ans, de rejoindre Armelle, respecter la consigne, se discipliner. Cela s’acquiert ici, mais toujours dans la bienveillance.

L’accessibilité de la culture à tous

Entre deux leçons, Françoise Dorocq revient sur l’aventure qui est la sienne depuis plus de trente ans. Elle a formé 250 professeurs en France, en Belgique et au Canada. L’ouverture de classes dans les conservatoires à destination des élèves autistes est le combat de sa vie, qu’elle mènera jusqu’au bout. L’accessibilité de la culture à tous est son credo. Chaque année, la pianiste organise deux concerts qui réunissent familles et amis. Tous les élèves montent sur scène, que ce soit pour jouer un morceau ou juste trois notes.

À cette occasion, les jeunes retrouvent une estime d’eux-mêmes souvent bien mise à mal. Les concerts sont aussi gratifiants et réconfortants pour les parents. Ils répondent à l’objectif de Françoise de faciliter la vie des enfants et de leurs parents. « C’est sûr qu’il faut une ouverture du cœur pour tenir sur la durée. Croyante, animée par une force spirituelle, je suis sûre que c’est la mission qui m’a été confiée sur cette terre. Ce n’est pas un hasard si j’ai pu réussir sans trop de difficultés », confesse-t-elle.

L’arrivée de Lucien, 14 ans, l’interrompt. Ce grand gabarit d’1m85 a rejoint l’association il y a un peu plus d’un an. Marie, sa mère, avait repéré sur Internet une vidéo sur le travail de Françoise. Elle témoigne : « Lucien est en troisième en classe ordinaire, mais comme il est atteint de TSA, de dyslexie, dysorthographie et dyscalculie, l’école est dure pour lui. Mon fils est très bon à l’oral, mais ce sont les compétences écrites qui sont mises en avant dans le milieu scolaire ». Elle poursuit : « Pour Lucien, tout ce qui est nouveau est compliqué. Je lui ai dit qu’il pouvait juste essayer. Dès la fin du premier cours, il a adhéré. L’apprentissage du piano l’aide à se concentrer. L’objectif n’est pas qu’il devienne un virtuose, juste qu’il passe un bon moment, sans avoir à répondre à des attentes comme à l’école ».

Mère et fils passeront près de deux heures dans les transports en commun pour cette demi-heure de cours. Il est dix-huit heures. Le père de Farès appelle. Les quais de Seine sont inondés, il est bloqué dans sa voiture avec son petit garçon qui ne pourra pas venir ce soir. La journée se termine un peu plus tôt pour Françoise. Demain, cette femme décorée pour son œuvre de la Légion d’honneur, de l’Ordre national du Mérite et de celui des Arts et lettres, sera là, fidèle au poste, pour accueillir chaque personne, unique à ses yeux. « Ces enfants, je les apprivoise et ils m’apprivoisent, conclut-elle. J’ai été amenée sur ce chemin, qui est un chemin d’Amour avec un grand A. »

* Cet article sur la fondation Apte Autisme a été réalisé en novembre 2024 et a été actualisé à l’occasion de la journée mondiale de sensibilisation à l’autisme, le 2 avril 2026.

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