Dans les Calanques, loin de l’hôpital psy
Dans les Calanques, loin de l’hôpital psy
Ici, nous sommes au bout du « bout du monde ». C’est ainsi que les Marseillais surnomment le village des Goudes, un quartier à l’extrême sud-est de Marseille. La calanque de Callelongue apparaît quelques kilomètres plus loin, nichée dans un petit vallon abritant un hameau, quelques maisons et surtout un bar-restaurant qui atteste la vitalité du lieu. La route s’arrête ici, le bus déverse les premiers randonneurs de la journée avant de faire demi-tour et de rentrer à la cité phocéenne.
Il n’est que 10h en ce vendredi de printemps, mais déjà le soleil tape. Un groupe se forme, on compte une quinzaine de marcheurs. Des cartes imagées sont déposées en vrac, à même le sol. « Meriem, tu nous expliques ce que tu fais avec ces cartes ? », demande Alexandra Mathieu, formatrice en santé communautaire et fondatrice du dispositif « En passant par les Calanques », sous la houlette de l’association marseillaise Just. « C’est pour dire comment on se sent aujourd’hui », répond l’interpellée. Chacun est invité à choisir une image pour exprimer son humeur du moment. « Aujourd’hui, on vous propose d’échanger autour de la question suivante : ‘qu’est-ce que pour vous la conscience écologique ?’ »
Des pensées positives
Le thème lancé, Sébastien, membre du Club alpin français qui encadre la sortie de ce jour, prévient qu’il y aura « quelques passages techniques », comme l’escalier des Géants, et un endroit assez « pentu » où l’on pourra « s’accrocher avec une corde », rassure-t-il. La plupart des marcheurs se connaissent déjà. Les défis, loin de leur faire peur, sont ce qu’ils recherchent. Chacun s’élance avec son binôme de discussion.
« En passant par les Calanques» est justement né de la propre expérience d’Alexandra dans l’alpinisme. « Quand j’en ai fait pour la première fois de ma vie, j’ai été moi-même surprise par mes propres capacités », raconte-t-elle.
L’idée a fait son chemin avant de prendre corps avec ce dispositif qui existe depuis quatre ans maintenant. « J’étais convaincue qu’en étant dans un groupe, on pouvait produire des effets sur la santé et au niveau social, beaucoup plus forts que dans le cadre d’une approche individuelle », ajoute-t-elle. Et de continuer : « La mise en mouvement, comme la marche, permet d’avoir une meilleure confiance en soi et en l’autre, car il y a beaucoup de solidarité dans la pratique. Elle permet aussi de se dépenser physiquement et de ressentir un sentiment de fierté qui génère des pensées positives, dues au fait d’avoir réussi quelque chose que l’on ne pensait pas être capable de faire. »
« Cela fait du bien de faire une activité comme celle-ci avec des pairs qui te comprennent et qui ne te jugent pas. »
Maria fait partie des fidèles. Les cheveux noués en une tresse, cette jeune femme bronzée de 40 ans, au sourire lumineux, est descendue à Marseille « par énergie du désespoir ». Souffrant d’un stress post-traumatique et de troubles anxieux, elle y trouve une meilleure prise en charge et cherche des groupes de randonnée pour prendre son destin en main.
Mais « séparée et sans emploi », elle s’y sent un peu « marginalisée ». Elle découvre l’association et ne rate presque aucune sortie. « Cela fait du bien de faire une activité comme celle-ci avec des pairs qui te comprennent et qui ne te jugent pas. » Pour elle, ce projet change la donne en termes de « pouvoir d’agir ». « C’est de la responsabilisation, décrit-elle. On ne nous impose rien, on n’est pas dans la verticalité comme on peut l’être dans un service psychiatrique. »
« La seule condition pour venir, c’est d’avoir envie de participer, précise Mathieu Gervais, éducateur spécialisé, sociologue et « co-coordinateur » du projet avec Alexandra. C’est sans engagement. » Un principe libérateur pour les bénéficiaires de l’association qui sont 70% à avoir des troubles psychiques, quand les 30% restants ont surtout un profil précaire.
Un équilibre sans ordonnance
Après la pause pique-nique sur les rochers avec vue sur la mer, il est l’heure de se remettre en route. « Veux-tu que je porte ton sac, Meriem ? », « Doria, donne-moi tes bâtons ». La solidarité se met naturellement en place venant des plus sportifs comme Louis ou Christophe envers ceux qui sont plus fragilisés par la chaleur ou l’effort physique. « J’aime bien ça même si c’est dur », confie Meriem, la vingtaine, qui a découvert l’association par le biais du CMPP (Centre médico-psycho-pédagogique). « C’est ma nièce qui m’en a parlé, raconte de son côté Doria, retraitée, 70 ans au compteur, mère de six enfants. Ça me permet de sortir de chez moi, je voulais faire autre chose que de rester devant la télé. »
Christophe et Louis en ont entendu parler, chacun de leur côté, par leur psychiatre. « C’est une bonne ordonnance, il n’y a pas de médicament ou de prise de cachet », sourit Louis. Et d’ajouter: « Pour l’instant, la marche contribue à mon équilibre. » C’est grâce à ce projet associatif que Christophe sort de chez lui et peut à nouveau faire du sport. « Avant ma dépression, j’étais très sportif, raconte-t-il. C’est devenu ensuite très difficile pour moi d’organiser la moindre sortie ».
Après avoir parcouru le passage vertigineux et escaladé la brèche du rocher du Pas de la Demi-Lune, une seconde pause au sommet est la bienvenue. Une légère brise apporte l’odeur typique des pins et des genévriers en contrebas de la falaise et de la mer. Sur l’eau naviguent des voiliers qui apparaissent comme deux petits points blancs. « Voir tous ces paysages, j’en ai des papillons dans le ventre », confie avec émotion Carole, à l’aube de la cinquantaine – diagnostiquée bipolaire à ses 25 ans, c’est sa deuxième randonnée dans ce cadre.
Dans l’instant présent
La pause achevée, il est temps de redescendre jusqu’à Callelongue. Là, une « boussole de l’expérience » de la journée est distribuée à chacun sous la forme d’un dessin. Le but ? Décrire ce que la marche a provoqué en termes de sensations, d’émotions et de pensées. « La randonnée d’aujourd’hui m’a permis d’être dans l’instant présent », partage Maria.
Une participation de trois euros est demandée par sortie, mais les personnes pour qui c’est difficile ne sont pas tenues de payer. Ces randonnées sont proposées à la journée ou à la demi-journée, sur un site différent à chaque fois.
Comme Carole, ils sont de plus en plus nombreux à rejoindre «En passant par les Calanques ». « À ce jour, nous avons déjà organisé quinze marches, et 92 personnes se sont aventurées avec nous en 2026, indique Mathieu. Et il nous reste une dizaine de journées jusqu’à la fin de l’année ». Malgré son succès, la viabilité du projet reste incertaine, faute d’argent. « Une journée de rando coûte 1300 euros environ, entre les rencontres avec les participants, la préparation en équipe, le traitement et la valorisation des données, la facilitation de la journée elle-même ; le tout représente deux jours de travail pour deux personnes. »
L’an dernier, l’équipe a donc lancé une cagnotte en ligne. En attendant d’en récolter les fruits, elle se projette déjà sur la prochaine randonnée, dans la réserve naturelle des sources de l’Huveaune, avec ses sentiers boisés en bord de fleuve, cette fois-ci à l’abri du soleil.
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