Dieu en pyjama bleu
La bipolarité a souvent accidenté et caricaturé ma foi chrétienne: elle l’a abîmée, secouée dans tous les sens, puis poussée à se reconstruire, plus forte, plus authentique, fondée sur le roc.
Je suis depuis l’âge de 19 ans, attirée par le Christ, et c’est une véritable obsession qui m’a poursuivie dans mes hauts et dans mes bas, plutôt pour le pire que pour le meilleur… J’ai vécu ce que l’on appelle le délire mystique: une épreuve particulièrement douloureuse à vivre, peut-être pire lorsque l’on est croyant.
J’ai été, il y a plus de vingt ans, selon mes propres mots: «la femme la plus heureuse et la plus aimée de la terre», une jeune femme au sourire indécrochable, aux intuitions géniales et à l’apostolat prometteur… J’ai été aussi la femme damnée, maudite et suicidaire, juste à quelques pas de l’enfer, avec l’impression de vivre dans ce monde à l’envers. J’ai été la disciple bien-aimée, persuadée que l’on parlait de moi dans les Écritures. J’ai été une autre Judas, j’ai été appelée à la plus grande mission sur terre, j’ai été aussi celle qui a tout raté… J’ai été celle qui a péché contre le Saint-Esprit.
J’ai chanté «La deuxième en chemin, Sophie tu nous entraînes!», j’ai été celle qui appelait Jésus pour qu’Il revienne, j’ai été celle à qui l’Enfant-Jésus a souri, j’ai surtout été celle-qui-a-donné-tout-son-argent-à-des-personnes-de-la-rue-et-qui-a-fini-sous-curatelle, j’ai été la future reine de France et j’ai surtout été amenée à l’Infirmerie psychiatrique de la Préfecture de police de Paris… Je suis entrée à l’hôpital «couronnée», communiquant avec un jésuite par l’intermédiaire de mon tube de crème Nivea. Et je me suis retrouvée en pyjama bleu, internée pendant onze mois.
Je vis la foi chrétienne comme une équilibriste, avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête et du lithium dans le cerveau.
Dans ce parcours terrifiant, j’ai connu beaucoup de douleurs, de peurs monstrueuses, de souffrances, de larmes, de sentiments de culpabilité écrasants, de montagnes de religiosité, de scrupules. J’ai bien souvent loué Dieu comme un piano désaccordé. Comme je dis parfois pour plaisanter: certains ont rencontré Jésus et sont devenus heureux. Quant à moi, j’ai raté ma conversion!
Il m’a fallu beaucoup de courage, beaucoup de force pour affronter les défis énormes que les crises et ma longue hospitalisation ont représenté. Mais aussi beaucoup de confiance dans les personnes qui m’ont accompagnée. J’ai fait preuve de beaucoup d’inventivité et de patience pour avancer sur un chemin de rétablissement personnel et pour rester – devenir – chrétienne. Dieu m’a apprivoisée, et j’apprends à Le découvrir tel qu’Il se révèle.
Je vis la foi chrétienne comme une équilibriste, avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête et du lithium dans le cerveau. Mais malgré toute la colère que je lui dois, ma folie passée m’a permis l’expérience la plus importante de ma vie: celle de m’avoir ouvert le cœur.
Sophie de Coatpont, atteinte de bipolarité, est médiatrice Santé Paire chez Espoir 33 et formatrice à son compte. Avec ses mots qui frappent sans jamais abîmer, trempés dans sa foi et sa soif de vivre, Sophie de Coatpont traverse le fil précaire de l’existence, en quête d’équilibre.
