[Épisode 2 : Gilles Michau] « L’arrivée de Quentin a réveillé mes fragilités »
Avec son épouse Cécile, Gilles Michau a adopté Quentin, trisomique. L’arrivée de cet enfant de cinq mois a désarçonné ce père, au point qu’il a pensé à s’en séparer. Sa foi et son cheminement intérieur en ont décidé autrement. Gilles Michau raconte combien l’inattendu a bousculé depuis ses choix de vie, dans ce deuxième épisode de notre série de l’Avent
L’inattendu pour moi, c’est...
… renoncer à tenter de maîtriser ma vie par mes propres moyens pour laisser l’Esprit Saint me guider dans tous les actes de la vie. Ce qui se produit alors peut être inattendu mais répond toujours aux besoins les plus profonds de mon être.
Aussi loin que je m’en souvienne, j’ai toujours ressenti le besoin d’être auprès de personnes fragiles. J’éprouve un sentiment puissant à leurs côtés, quelque chose de supérieur, de l’ordre de la transcendance. Beaucoup se contentent de la simple apparence des personnes handicapées. Mais en réalité, cela va bien au-delà. Elles sont bien plus enrichissantes, bien plus belles, bien plus touchantes. Ce sentiment, ce désir du cœur de m’ouvrir à la fragilité, était l’émanation d’un constat clair: toute personne est belle aux yeux de Dieu.
«Moi qui soutenais cette nécessité d’agrandir notre famille avec l’arrivée d’un enfant handicapé, je me suis retrouvé tout à coup décontenancé.»
L’idée d’adopter un enfant handicapé n’est donc pas le fruit du hasard, ni d’une lente maturation. Ce désir d’accueillir cet enfant était juste naturel. J’étais prêt. J’avais déjà trois enfants, dont le plus âgé n’avait que quatre ans, lorsque Quentin a franchi le pas de notre porte. Lui n’avait que cinq mois. Je ne me rappelle plus exactement ce que j’ai ressenti quand il a intégré notre foyer. De l’amour, très certainement. Mais pas seulement. J’étais partagé, fragilisé à mon tour. Moi qui soutenais cette nécessité d’agrandir notre famille avec l’arrivée d’un enfant handicapé, je me suis retrouvé tout à coup décontenancé. Quentin n’avait que cinq mois, mais déjà je percevais sur son visage les stigmates de son handicap. Il était trisomique, et ça se voyait.
«J’ai même songé à me séparer de lui, je l’admets. Et ce sentiment a duré près de deux ans.»
Ma femme Cécile a aussi été marquée par cette nouvelle rencontre, mais d’une manière différente. Elle a été marquée comme j’aurais aimé l’être. Je me souviens de ses mots, de ce qu’elle a ressenti à l’arrivée de Quentin, de ce qu’elle admettait être une «nouvelle maternité». Quand j’y repense, cela a du sens: nous avions entrepris la démarche d’adoption en août 1999, et Quentin est arrivé chez nous en avril 2000, soit une gestation de près de neuf mois.
Quant à moi, je ne me voile pas la face: je n’ai pas accepté Quentin tout de suite. Son arrivée a réveillé en moi des fragilités insoupçonnées. J’ai même songé à me séparer de lui, je l’admets. Et ce sentiment a duré près de deux ans. Le cheminement intérieur a été long, mais salvateur, parce que finalement une lumière s’est faite en moi. Cette lumière m’a libéré de mes fragilités, de mes craintes. J’ai cessé de douter. Dieu m’a soutenu. Il a été là.
D’autres aussi ont été d’un soutien incommensurable. Je pense au prêtre qui m’a ouvert la voie vers cette acceptation. Je pense aussi au soutien de Jean et Lucette Alingrin, qui ont fait de l’adoption d’enfants handicapés le combat de leur vie (ce couple a élevé dix-huitenfants et permis à plus de 2000autres de trouver une famille à travers son association Emmanuel SOS Adoption, ndlr).
«Tout ce parcours depuis l’arrivée de Quentin a abouti à ma libération spirituelle.»
J’aime fort Quentin, je l’aime de tout mon cœur. Je l’aime comme si je l’avais fabriqué moi-même. Il y avait déjà des années que je me sentais bien avec Quentin, mais cette pensée-là, cette pensée d’amour, cette pensée si singulière, si pleine et apaisante, est arrivée près de dix ans après son adoption. J’aime le regarder, j’aime jouer avec lui, je suis tout le temps fier de lui. Bien sûr, il a ses limites. Cécile, ses six frères et sœurs et moi-même y sommes confrontés régulièrement. Mais il continue de nous étonner et d’avancer, à son rythme.
Quand j’observe mon fils, je ne peux m’empêcher de penser au gâchis de tous ces avortements de bébés trisomiques. Ces personnes-là apportent tant à la société. Et Quentin en particulier transmet beaucoup de joie autour de lui. Il m’enrichit tant. Ce que Quentin m’a appris sur l’inattendu, c’est que l’accueil et l’amour de la fragilité chez les autres et chez moi, m’ont conduit à des choix de vie inattendus comme le fait de vivre avec mon épouse au sein d’une communauté constituée de personnes fragiles (la Maison Stella Maris – Village Saint Joseph, à Saint-Martin-Boulogne).
Là, j’éprouve une profonde joie en communion avec Dieu, parce que nous avons la chance de vivre avec des personnes fragiles. Tout ce parcours depuis l’arrivée de Quentin a abouti à ma libération spirituelle. Quentin a 25 ans,et il ne sait pas encore tout le bien qu’il fait autour de lui. Mais j’entretiens l’espoir qu’un jour il le découvrira.
Recueilli par Damien Grosset,18 décembre 2024