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[Épisode 3 : Olivier Tran, « Cette colère s’est transformée en envie d’agir »]

cdelagoutte
Publié le   à 17h30
5 min
[Épisode 3 : Olivier Tran, « Cette colère s’est transformée en envie d’agir »]

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Olivier Tran est le père d’Alexandre, 18 ans, atteint d’autisme sévère. Entrepreneur, il a mis ses talents au service de son fils en créant deux structures pour rendre la société plus inclusive. Au-delà de cette reconversion professionnelle, Olivier Tran s’est senti transformé de l’intérieur par l’imprévu du handicap, dans ce troisième épisode de notre série de l’Avent.

«Dès la grossesse de ma femme, j’ai eu l’intuition que notre enfant serait handicapé. Elle devait être à 5 mois environ. Je lui ai dit qu’il fallait qu’on s’y prépare. C’est très mystérieux, car je n’avais aucun moyen de le savoir. On a su qu’Alexandre était atteint d’autisme vers ses 3 ans. Nous habitions à Issoire, près de Clermont-Ferrand. Une amie de la famille nous a indiqué qu’il serait bon de faire un diagnostic, elle suspectait quelque chose. J’ai accueilli l’annonce sans émotions. Sans rien. J’ai reçu cette nouvelle comme une information.

La vraie déflagration est survenue quand Alexandre avait 14 ans. J’ai compris que la société ne l’accueillerait pas comme il était. Il se retrouvait exclu de l’école, de l’apprentissage, des autres… À cette époque, il n’était accueilli dans aucune structure. Sa différence m’est revenu en pleine face. Une colère énorme m’a habité. Comme si toutes les émotions vécues et enfouie remontaient à la surface. J’ai vécu de fortes angoisses. Puis, j’ai compris que c’était le moment d’agir. Cette colère s’est transformée en une action concrète. J’avais travaillé vingt ans dans des groupes industriels internationaux, j’ai décidé de mettre tout ce que j’avais à disposition d’un projet de société. J’avais peur, j’étais très anxieux mais je me suis mis dans la posture d’un combattant. J’avais envie de me battre pour mon fils.

En 2020, j’ai donc lancé les projets de «Biscornu» (1), un traiteur qui emploie des serveurs avec un handicap, et «Afuté» (2), une formation aux métiers de la restauration pour des personnes handicapées. Quand on a n’a pas les possibilités de changer les choses, il faut le faire soi-même, de l’intérieur. Pour Alexandre, il n’y avait pas d’autres issues possibles. Et ce projet a été très salvateur, pour moi et mon enfant. J’avais une carrière toute tracée. J’étais façonné par une logique d’efficacité. Mon estime dépendait beaucoup du regard des autres. Tomber nez à nez dans la réalité du handicap n’était pas ce que j’avais imaginé.

J’avais peur, j’étais très anxieux mais je me suis mis dans la posture d’un combattant.

Dans ce tournant professionnel inattendu, et dans lequel je plaçais Alexandre au cœur, j’ai pu déployer une forme de courage, malgré ma peur, et mes talents dans ce projet. J’ai aussi découvert ma grande vulnérabilité émotionnelle. Tout ce que j’ai entrepris pour mon fils était une réponse à mon mal être. Je n’étais pas forcément sensible à mes émotions avant. On apprend à les mettre sous un couvercle. Découvrir qu’il y avait plein de personnes à aider a été une grande source de motivation. Depuis le lancement d’Afuté, 300 formations ont été réalisées. En 2024, 187 personnes handicapées ont été formées en France.

Les personnes avec un handicap mental ont une entièreté d’être qui paraît incongrue à nos yeux. Je la trouve magnifique. C’est contre tout ce que l’on attend de nous. Dans notre société, on valorise ce qui est fort. Certes, le quotidien avec Alexandre est lourd. Il n’est autonome dans aucun geste de la vie quotidienne: l’aider à manger, à le laver, aller aux toilettes… Mais je prends conscience qu’on est là, sur terre, pour être les uns pour les autres. C’est le sens de notre vie d’homme. Certaines personnes plus fragiles comptent sur nous. Et j’essaie de vivre pleinement ces liens avec mon fils, dans tous ces gestes, si simples et prosaïques soient-ils. Mère Térésa évoquait la force de ces liens gratuits dans le soin porté à ses frères et sœurs malades à Calcutta.

Les personnes avec un handicap mental ont une entièreté d’être qui paraît incongrue à nos yeux.

Je fais souvent des interventions dans les entreprises. Je sens combien les personnes sont touchées. J’aspire à ce qu’elles aient le courage de se révéler telles qu’elles sont, avec leurs faiblesses, leur singularité. Il faut gratter un peu les couches de ce vernis social qui nous rend moins vrai. La vie n’est pas une perfection lisse. C’est le message de Jésus. On passe parfois notre vie à chercher des chimères, en passant à côté de ce que nous sommes vraiment. Nos enfants porteurs d’un handicap sont révélateurs d’une certaine incohérence du système. À leur contact, il y a une révélation. Cette vérité est belle, lumineuse, enthousiasmante. Les plus fragiles sont dans le vrai. Ils montrent un chemin aux autres, simplement parce qu’ils sont.

Guillemette de Préval, avec Armand Desjonquères, 20 décembre 2024

(1) www.biscornu.org

(2) www.afute.fr

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