Eric Boël, tisseur de liens
Patron d’une entreprise de textile qui met l’humain au cœur, Eric Boël est aussi l’époux d’Anne, lourdement handicapée après un accident. Malgré cette lourde épreuve, il raconte combien leur amour s’est transformé et densifié.
«Tissons ensemblede jolis liens ». Il n’aura fallu que quelques secondes pour qu’Eric Boël, PDG des Tissages de Charlieu, adopte comme slogan d’entreprise cette phrase proposée par l’une de ses salariées lors d’un récent séminaire. Il faut dire que dans les murs de cette usine textile, située au cœur d’une petite ville de la Loire, le souci de nouer des liens de qualité est primordial. En perpétuelle quête d’unité entre sa vie personnelle et professionnelle, Eric Boël, 57 ans, est ce type de patron qui réussit à la fois à faire parler de lui pour ses résultats (une croissance de 15 % et un chiffre d’affaires de 12 millions d’euros), pour sa capacité à agir sur le front de l’innovation et de l’environnement, et pour son management fondé sur la confiance et l’autonomie.
« La mission de l’entreprise est d’abord de faire grandir l’homme«
Quelques chiffres évocateurs: les Tissages de Charlieu embauchent 12 % de travailleurs handicapés, produisent 300000 mètres de tissus par mois, dont 20 % de textiles bio-équitables ou recyclés, et redistribuent 25 % du résultat aux 70 salariés. «C’est le résultat du travail de tout le monde, c’est normal que chacun en profite», justifie-t-il. Façonné par la pensée sociale chrétienne, il en est convaincu: «L’entreprise est faite pour l’homme, aussi bien à l’extérieur (les clients et fournisseurs) qu’à l’intérieur (les collaborateurs). Sa mission est d’abord de faire grandir l’homme, l’efficacité économique est seconde, elle vient de surcroit. » Comptant deux fois plus de personnes handicapées parmi ses salariés que la norme légale, Eric Boël constate que «le handicap peut être une opportunité dans une entreprise, dans le sens où il amène de l’humanité et réveille sur le premier but du travail, qui est de permettre aux gens de s’épanouir et de grandir dans leur dignité et leur plénitude d’être humain».
Chemin de foi
Les 80 métiers à tisser tournent en continu à Charlieu. Un vacarme qui s’apaise complètement lorsqu’Eric rejoint sa femme, Anne, très fragilisée après une rupture d’anévrisme, lorsqu’elle avait 39 ans. D’elle, il dit qu’elle «l’amour mis à nu». En elle, cet homme chaleureux et passionné puise l’essentiel, nourri par cette parole de Jean Vanier: «Il y a un pouvoir mystérieux qui jaillit du cœur des personnes qui ont un handicap, des personnes faibles. Leur spontanéité, leur liberté intérieure, leur joie dans la relation, leur simplicité qui s’exprime dans des relations authentiques, nous appellent vers une relation, une transformation du cœur qui peut être à l’origine d’une nouvelle façon de vivre dans nos sociétés ». En fauteuil et nourrie par une sonde, Anne n’a aucune autonomie et souffre de troubles obsessionnels compulsifs (TOC). À ses côtés, son mari qualifie pourtant leur vie de «très heureuse»: «On est dans une bulle d’amour. Cela peut paraître lourd de s’occuper d’une personne lourdement handicapée, mais cela ne l’est pas, car avec l’amour, tout est simple et léger». Un amour qui a évolué avec sa foi, laissée en jachère pendant des années et revenue au moment où montait sa prière pour qu’Anne survive.
« Quand on m’a dit que ma femme allait mourir, je me suis aperçu à quel point je l’aimais«
Deux ans après l’accident, Eric et Anne rendaient grâce à Lourdes, lors d’un pèlerinage qui fut une étape majeure et bouleversante dans ce chemin marqué aussi par des périodes de doute. «Aujourd’hui, la foi baigne toute ma vie», témoigne Eric. Au cœur du «séisme», l’amour a pris le dessus et a fait tache d’huile auprès de leurs trois enfants, aujourd’hui étudiants : «Quand on m’a dit que ma femme allait mourir, je me suis aperçu à quel point je l’aimais, ce que j’ignorais avant. L’amour, c’est un peu insondable et imbriqué avec la foi. Avant l’accident, j’en avais très certainement une vision superficielle, où l’attirance physique semblait indispensable. Aujourd’hui, on est sur un registre très différent. Ma femme est fondamentalement heureuse et se nourrit de la relation à l’autre, cela la comble entièrement. Elle ne sait pas ce qu’est l’euro ou internet mais son intelligence de compréhension de l’autre est intacte. Sa vie est basée sur la relation, elle nous irrigue tous, en mettant les pendules à l’heure. Notre amour est basé sur les cœurs qui se parlent ».
Gaëlle Desgrées du Loû, novembre 2017