Bons Plans

Et si on jouait ?

Même s’ils ne sont pas forcément pensés pour les personnes avec un handicap, les jeux sont sources de croissance, d’épanouissement, d’autonomie, d’interaction sociale, et fédèrent les liens familiaux.
Caroline de La Goutte
Publié le   à 16h22
7 min
Et si on jouait ?

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Tous soumis aux mêmes règles

« Avec Stéphanie, porteuse de trisomie 21, un de nos jeux fétiches est la toile de parachute avec des poignées tout autour. Soit un participant se cache en-dessous, soit tout le monde se cache en-dessous, ou encore on fait rouler une balle et on tente tous ensemble de la faire tomber dans le trou s’il y en a un au milieu de la toile… Rigolades assurées ! Le billard hollandais rencontre aussi un grand succès. On lance des palets sur une plate-forme équipée de cases. C’est globalement assez facile de lancer, et on est tous égaux. Certains joueurs avec un handicap peuvent même se révéler plus adroits que d’autres ! Quel que soit le jeu, nous sommes tous soumis aux mêmes règles : il n’y a pas la règle de Stéphanie et celle des autres. On peut jouer en binôme jusqu’à ce qu’elle intègre bien les règles du jeu mais hors de question que ce soit discriminatoire : tous les participants sont alors en binôme. Stéphanie aime beaucoup jouer et quand elle a bien intégré les règles, elle est ravie de les enseigner à son tour aux plus jeunes. L’essentiel est de passer du bon temps ensemble. Les jeux créent des liens en famille mais si l’un n’est pas content de jouer, le plaisir est gâché. Il vaut mieux jouer 5 minutes avec une joie partagée que 15 minutes en rongeant son frein ! »
Nadine, maman de 6 enfants dont Stéphanie, 27 ans, trisomique.

De grands moments de complicité

« Je suis l’aînée d’une famille de six. Ma sœur Eléonore est la troisième. Elle a un handicap mental avec des troubles autistiques associés. J’ai 20 ans et elle bientôt 18. Éléonore a des difficultés à entrer en relation et a certains comportements un peu répétitifs. Le jeu est une occasion de prendre du temps avec elle, de créer du lien, et de mieux la connaître. J’ai des moments de grande complicité quand je joue seule avec elle. Pour cela, Il faut lui trouver un jeu qu’elle aime. C’est le cas du Rummiscub. Je lui propose à chaque fois, parce qu’elle ne prendra pas l’initiative. Mais quand elle commence une partie, elle sourit, elle est contente. Je la sens beaucoup plus libre dans les jeux que dans une activité de cuisine, par exemple. Dans le jeu, il y a beaucoup plus d’interactions, d’échanges. Elle aime aussi les crapettes, mais il faut que les cartes soient parfaitement alignées sur la table !
J’ai fait une fois une partie de petit bac avec Eléonore et j’ai gagné. Le lendemain elle parlait encore à Maman du fait qu’elle avait perdu. Cette situation m’a fait prendre conscience d’un de ses traits de caractère que j’ignorais : sa volonté de gagner ! »
Clémence, 20 ans, sœur d’Eléonore

« La notion de disponibilité est essentielle »

Charlyne Duwine, psychologue spécialisée en neuropsychologie, travaille pour la Fondation l’Elan Retrouvé auprès d’enfants avec un handicap intellectuel. Sa pratique de remédiation cognitive est basée sur le jeu.

Comment faire pour qu’un enfant porteur de handicap rentre dans le jeu ?

Cela doit se faire graduellement. En fonction de l’âge développemental de l’enfant, on commence par des jeux de mains pour développer la coordination et le développement psychomoteur, puis on passe à des jeux de cartes simples, type Uno, qui fonctionnent avec une association visuelle, puis on aborde des jeux de cartes classiques avec des règles comme la bataille et c’est après seulement que l’on peut sortir les jeux de plateau. Il convient dans un premier temps de jouer avec l’enfant en individuel pour pouvoir le remobiliser quand c’est nécessaire. Une fois le jeu bien intégré, on ajoute petit à petit des participants (plus il y a de personnes autour du jeu, plus c’est difficile) et les parties en famille peuvent débuter.

Comment faire pour qu’il y prenne du plaisir ?

Il faut que les participants soient dans un état d’esprit serein sinon ce n’est pas la peine de débuter une partie. Si les parents se forcent à jouer, personne n’en tirera de bénéfice. La notion de disponibilité est essentielle. On pense souvent à tort que planifier un jeu empêche le plaisir mais c’est en fait tout l’inverse. Prévenu du jeu, l’enfant s’y préparera, il sera disponible et c’est alors qu’il y prendra du plaisir. C’est compliqué pour lui d’adhérer à un jeu s’il est pris par surprise. L’enfant handicapé a des prises en charge lourdes, fatigantes et chronophages. Le jeu est un moment privilégié où il pourra évoluer de façon plus détendue, dans une routine différente mais surtout, on n’utilise pas le jeu pour lui apprendre à faire quelque chose. On s’appuie sur ses goûts (princesses, chevaliers, voitures…), sur ses points forts (compte jusqu’à dix, reconnaît les couleurs, maîtrise quelques mots…). Il sera de cette façon renforcé dans sa capacité à faire quelque chose et c’est comme cela qu’il se réjouira de jouer. On peut guider l’enfant dans le jeu mais c’est lui qui est moteur. S’il bute à un moment, on ne s’arrête pas là, on passe à autre chose. Les parents sont les véritables « experts » de leur enfant et ils doivent s’écouter : qu’est-ce que j’ai envie de faire ? Qu’est-ce que mon enfant a envie de faire ?

Comment mobiliser la fratrie ?

Pour intégrer les frères et sœurs dans le jeu, on peut leur confier des missions comme compter les points d’un autre joueur, compliquer la règle… L’un pourra être le « happyness manager », celui qui aura pour rôle de stimuler et encourager le jeune handicapé, « tu vas y arriver, bravo, tu es le meilleur… ». Pris par cette responsabilité, il va s’investir avec enthousiasme dans la partie. Le jeu peut être l’occasion de recréer de la cohésion dans la fratrie, de l’entraide. Et on peut mettre du jeu dans le quotidien : par exemple, le jeune porteur de handicap ne met jamais le couvert, ce qui agace les autres ; on peut lui dire qu’il va être chronométré et qu’il devra mettre couteaux et fourchettes le plus vite possible. Dresser la table devient alors un jeu.

Propos recueillis par Christel Quaix

Pour compléter : OL 236, juillet-août 2020

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