Chroniques Points de vue

Et s’il était sourd ?

Aliénor Vinçotte
Publié le   à 16h59
4 min
portrait d'Aliénor Vinçotte

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Quand j’étais enceinte de mon petit garçon, très vite j’ai eu l’intuition qu’il aimait particulièrement la musique, classique ou rythmée. Tout a commencé par d’imperceptibles mouvements lors d’un concert de Noël dans lequel chantaient des amis. À d’autres moments, il bougeait particulièrement quand il y avait de la musique, alors que je n’en écoute pas quotidiennement.

Il y eut cette fois, lors d’un ballet à l’Opéra Bastille, deux mois avant sa naissance au printemps : tout au long des deux heures que durait le spectacle, il avait bougé, et ne s’arrêtait que lorsque la musique s’éteignait. Aujourd’hui, du haut de ses 18 mois, il nous réclame sa petite playlist personnelle quand nous prenons la route par des « encore, encore ». Son musicien préféré ? Vivaldi, pardi !

Je ne peux m’empêcher de me dire que les gènes musicaux de ma famille ont fini par atterrir chez lui à défaut d’avoir pu s’exprimer chez moi. J’ai toujours rêvé savoir chanter lors de mes années de scoutisme ! Et pourtant, cette appétence toute particulière pour la musique, je ne la ressens pas chez le petit être qui grandit actuellement en mon sein. «C’est étrange, le bébé ne réagit pas à la musique, pas autant que pour le premier, tu crois qu’il est sourd ?», dis-je un jour en rigolant à mon mari.

Je risun peu moins lorsqu’un bilan sanguin de contrôle révèle des doutes sur une réinfection au CMV – ce virus probablement responsable de ma surdité de naissance. Inquiète ce soir-là, je mets de la musique à fond sur mon téléphone et l’approche de mon ventre. Pas un mouvement. Mon mari tente de relativiser. Plein de sentiments contraires s’invitent en moi : la peur que ce petit bébé ait d’autres séquelles, bien que le handicap en lui-même ne me fasse pas peur, la confiance, et l’intime conviction que notre second enfant aura une personnalité différente de celle de notre aîné.

«Et s’il était sourd ?» Quelle ironie de m’inquiéter sur une potentielle surdité de cet enfant à naître ! D’un autre côté, je me dis que je serais en terrain connu. «Et s’il avait autre chose ?» Je me rends compte, malgré moi et mon expérience de vie que je trouve pourtant positive, que je porte les lunettes de la peur, celles de la société, des personnes dites «valides» ayant une vision bien négative du handicap et de ce qui n’est pas dans la norme.

Alors je me concentre sur ce petit bébé, sur sa personnalité qui se forme, laquelle sera unique en tout point de vue. Quelle joie d’être sa maman ! Quelques jours plus tard, les résultats s’avèrent négatifs. Peu importe, cet épisode m’aura préparé sur ma propre réaction face à la différence. Au fond, qu’est-ce qui est important ? Aimer et accompagner ces enfants, avec leurs traits de caractère, leurs personnalités, leurs propres histoires, pour qu’à leur tour, ils aiment et soient aimés. N’est-ce pas le plus beau programme qui nous ait été donné sur cette terre ?

Sourde profonde de naissance, oraliste utilisant la LfPC (Langue française Parlée Complétée), connaissant quelques éléments de LSF, appareillée et implantée, Aliénor Vinçotte est journaliste pour la presse écrite et web,licenciée en histoire de l’université Paris-IV et diplômée de Sciences Po Paris. Mariée à un entendant depuis trois ans, elle est également mère d’un petit garçon.

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