Faouzi Derbouz, une étincelle de courage dans la nuit
Faouzi Derbouz, une étincelle de courage dans la nuit
« Marcher pour exister. Marcher par peur de m’arrêter. Marcher pour retrouver de la verticalité. Marcher jusqu’ à en user les semelles de mes souliers. Marcher parce que je peux encore. Marcher parce qu’un jour je devrai m’arrêter. Pour moi ça a toujours été bien plus que de la marche. »
Assis sur un bloc de granit, la main enveloppée sur sa béquille comme une compagne obligée qu’il ne quitte jamais, Faouzi Derbouz, dont le cheveux ras et grisonnant trahit l’horizon de la cinquantaine, récite un extrait de « Marcheur impénitent ».
À la lecture de ces quelques vers, cet homme, sculpté dans une pierre si tendre qu’elle lui a cassé le corps, peine à contenir son émotion : « Ce poème n’est pas connu, il a été écrit par une personne anonyme, mais il a été une révélation pour moi. Le plus incroyable est la manière dont je l’ai découvert, tout à fait par hasard, sur un papier scotché sous une chaise quelconque sur laquelle j’étais assis. » Et le bienheureux d’ajouter: « Qui aurait pu croire que ce texte me correspondrait autant ? »
Vaincre la douleur
Correspondre, c’est peu dire. Pour Faouzi, la marche n’est pas un passe-temps, elle est un sacerdoce. Malgré un dos en vrac et des vertèbres aux courbes aussi serpentines que le fleuve Amazone, l’homme, atteint d’une invalidité de deuxième catégorie (incapacité à exercer une activité professionnelle), avale des quantités de bitume en pleine nuit. Ses randonnées, bimensuelles désormais – « J’ai baissé le rythme parce que je prends conscience que mon état de santé a ses limites » – avoisinent les 40, parfois les 50kilomètres.
L’un de ses parcours les plus emblématiques, et qui lui a valu des remontées médiatiques pléthoriques, date de 2021. Faouzi Derbouz traversait une poignée de villes de Seine-Saint-Denis, sur 43 kilomètres. Près de quarante personnes l’ont accompagné dans ce périple nocturne d’une douzaine d’heures. Parce que Faouzi ne marche jamais seul. Équipé de son bâton de pèlerin, de son corset et d’un sifflet autour du cou, il guide ceux qui veulent se dépasser et « vaincre la douleur » avec lui. Ce mouvement, il l’a lancé deux ans plus tôt, en 2019, avec son association Night Trotters. Et l’engouement depuis n’a jamais tari.
Le début d’un calvaire
La genèse de Night Trotters remonte à 2014. Faouzi Derbouz, atteint de lombalgies chroniques, se rend à l’hôpital pour une série d’infiltrations rachidiennes de cortisone afin de soulager un nerf sciatique coincé. Censé rentrer chez lui dans la foulée, il restera finalement alité près de deux mois. La raison, un staphylocoque doré contracté par une piqûre mal faite d’une interne, et qui lui endommage la colonne vertébrale.
« Je voyais des ours et tout un tas de choses qui n’existaient pas, se rappelle-t-il. J’avais l’impression de devenir un monstre. »
Le calvaire commence. L’homme ne pose plus le pied à terre. Pour atténuer ses douleurs, il ingurgite un traitement à base d’opioïdes – le fentanyl – qui lui procure des hallucinations et une dépendance qu’il mettra trois ans à combattre. « Je voyais des ours et tout un tas de choses qui n’existaient pas, se rappelle-t-il. J’avais l’impression de devenir un monstre. »
Après avoir fait le tour des hôpitaux de la région, ou presque – « Entre Pompidou, Beaujon, Cochin ou encore Bichat, j’ai pensé à rédiger un guide pratique des meilleurs hôpitaux de Paris », rigole-t-il – et récupérer une mobilité, même réduite, il décide de marcher la nuit pour vaincre ses démons. « J’étais tellement irritable à cause du traitement que l’on m’imposait que je devenais nocif pour ma femme et mes enfants. Alors je marchais la nuit aussi longtemps que je pouvais, pour évacuer mes douleurs et mon mal-être. Je me suis alors rendu compte des vertus thérapeutiques de la marche. »
Malgré un corps médical qui lui suggère de se contenter du fentanyl pour atténuer ses douleurs, Faouzi trouve du soutien auprès d’un chiropracteur avec qui il partage ses velléités de « marcheur de nuit ». L’aventure Night Trotters prend forme. « Marcher pour exister », reprend-il.
La poésie de la nuit
Pour ses marcheurs, Faouzi organise des sorties à Nantes, Reims, Lille ou encore à Meaux, avec en bonus une dégustation de brie pour le réconfort. Sa prochaine échappée, la 74e depuis la création de l’association, s’effectuera à Dieppe, avec un départ depuis Paris dans un train de collection. De Dieppe, il en revient tout juste, d’ailleurs. Il a balisé le parcours, de l’heure d’arrivée exacte à la gare jusqu’au moment de détente en bord de mer. « Que l’on soit en Seine-Saint-Denis ou ailleurs, je veille à éviter les mauvaises surprises, souligne-t-il. La bienveillance et la sécurité sont des éléments essentiels pour se concentrer sur notre randonnée et l’instant de partage qui en découle. »
«La nuit insuffle un esprit plus poétique aux âmes, elle nous délivre et aide à nous confier.»
Car dans ces pérégrinations nocturnes, le partage– et Faouzi s’en réjouit – prend le pas sur la marche. Elle devient un prétexte pour être ensemble et se délivrer des blessures : «Je ne laisse personne en chemin. Chacun compose à son rythme, avec ses forces. Durant les marches, je fais des allers-retours au sein du groupe pour prendre le pouls des marcheurs, les aider à soutenir leurs corps et pourquoi pas soigner leurs blessures mentales. C’est aussi pour cela qu’on marche la nuit. La nuit insuffle un esprit plus poétique aux âmes, elle nous délivre et nous aide à nous confier. Elle est un terrain de jeu sur lequel nous marchons les uns avec les autres, tous à égalité, sans se soucier d’où l’on vient. »
Cet espoir retrouvé grâce à la marche et au partage, Faouzi souhaite aussi le porter jusqu’au monde du travail, à travers des activités de cohésion. « Dès la rentrée, je vais proposer mon modèle aux entreprises, qui ont plus que jamais besoin de recréer du lien au sein de leurs équipes. » Des idées comme celle-ci, Faouzi en récolte par grappes. Parce qu’il sait qu’un jour prochain il avancera peut-être seul, en fauteuil, et que la marche comme un moyen de se relever restera un bon souvenir. « Marcher parce qu’un jour je devrai m’arrêter », répète-t-il.

Ce qui me fait tenir debout ?
« Il arrive que je sois épuisé. Mais je pense au moral du groupe avant tout. Je me souviens de Patrick, qui allait abandonner la marche alors que nous étions à sept kilomètres de l’arrivée. J’ai pris la décision dans un premier temps de remobiliser le groupe pour éviter un effet de contagion, et d’essayer ensuite de repousser les limites de Patrick. Nous sommes arrivés tous ensemble deux heures plus tard, et Patrick m’a pris dans ses bras. C’est ce type d’expérience humaine qui m’aide à tenir à chaque fois, et à dépasser mes limites. »
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