Débats Points de vue

Psychiatrie : faut-il abolir la contention ?

Dans les services de psychiatrie, plus de 10 000 personnes subissent une contention, selon Matthieu Bellahsen. Pour ce psychiatre, cette immobilisation du corps avec des sangles doit être abolie. Un avis que ne partage pas son confrère Thierry Bougerol pour qui ce procédé conserve le bien-être du patient.
Marilyne Chaumont
Publié le   à 15h56
6 min
Psychiatrie : faut-il abolir la contention ?

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Matthieu Bellahsen, psychiatre, auteur de l’ouvrage « Abolir la contention ? » (éd. Libertalia)

10 000 personnes subissent une contention (action d’entraver la mobilité d’une personne, par un ensemble de dispositifs et de procédés destinés à immobiliser une partie ou la totalité du corps, notamment des sangles, en psychiatrie) en France chaque année dans les services de psychiatrie, et encore, là où c’est enregistré. En réalité, c’est un peu plus – car tout ce qui se passe en Ehpad, foyer, réanimation, urgences, est exclu. Pour ma part, j’ai travaillé quinze ans dans une unité hospitalière, et j’atteste que l’on peut s’en passer.

La contention est un moyen de contrôle et de sécurité, qui peut être pris au cours d’un soin, mais elle n’est pas un soin. C’est toute la démonstration de mon livre. Quand un infirmier attache un patient pour une prise de sang, il ne vous dira jamais que le fait de l’attacher est un soin: c’est la prise de sang réalisée qui en est un. Or, aujourd’hui, on prétend qu’on va faire du bien à la personne en l’attachant. On pervertit ce qu’est le soin.

L’enjeu n’est pas seulement l’acte d’attacher. Plus largement, c’est le système ‘contentionnaire’ que je dénonce. Pourquoi en arrive-t-on à attacher quelqu’un par les quatre membres et par cinq bouts de sangle? Attacher, ça ne fait pas de vague; ça rejoint la peur qu’ont les gens, c’est plus commode que d’avoir des pratiques respectueuses, qui demandent une ouverture d’esprit.

Ce ne sont pas les personnes que je remets en cause, mais le système. À partir du moment où l’on recrée des murs aux quatre coins du monde, on remet des murs partout entre nous. L’imaginaire sécuritaire, qui nous traverse tous, crée une peur de l’altérité, de l’étrange. À ce phénomène sociétal s’ajoute la difficulté de l’hôpital public, où l’on transforme le soin en prestation de courte durée qui doit rapporter. On évacue ce qui prend du temps… Il faut que ça aille vite.

La contention surajoute un trauma aux traumas. Il s’agit de toujours considérer que nos patients sont nos alter ego en humanité, et qu’on pourrait tous en arriver là un jour. En pratique, il nous faut amoindrir les effets de verticalité entre le médecin qui décide, l’infirmer qui exécute et le patient qui subit.

Nous avons, dans mon service, utilisé des pratiques d’enveloppement dans des draps, par exemple, qui portent leurs fruits. Il est possible de travailler l’ambiance, de se former, d’avoir parfois recours à une légère sédation, le moins de temps possible. Changer nos pratiques est un travail de longue haleine, qu’il faut mener collectivement en équipe et qui nécessite de se former davantage…

« La contention est un moyen de contrôle et de sécurité, mais elle n’est pas un soin. » Matthieu Bellahsen

Thierry Bougerol, psychiatre de l’adulte, professeur de psychiatrie à l’Université de Grenoble et chef de service en psychiatrie au CHU Grenoble-Alpes.

La manière dont la question est posée par Matthieu Bellahsen n’est pas la bonne à mon sens : Il vaut mieux s’interroger sur l’utilisation qu’on fait de la contention, et améliorer cette utilisation au bénéfice des personnes qui en ont besoin.

À un an de la retraite, j’ai une certaine expérience en psychiatrie, notamment sur la question de la contention. La manière dont la question est posée par Matthieu Bellahsen n’est pas la bonne à mon sens: abolir les choses est rarement une très bonne idée. Il vaut mieux s’interroger sur l’utilisation qu’on fait de la contention, et améliorer cette utilisation au bénéfice des personnes qui en ont besoin. La contention est un outil de soin, qui présente un intérêt dans un tout petit nombre de cas: par exemple, lorsqu’on expose le patient à des risques pour son intégrité physique – certains se précipitent par terre depuis leur lit, tête baissée contre le mur.

Quelle est la solution pour eux? Faut-il rétablir les chambres capitonnées du XIXe siècle, ou alors enlever tous les meubles de la chambre avec uniquement un matelas sur le sol, ce qui peut être négatif en termes de dignité? Dans ces rares situations, le recours à la contention permet de protéger le patient autoagressif de son propre comportement, de franchir parfois un cap, pour qu’ils puissent ensuite accéder à soin et remonter la pente.

Le problème de la contention, c’est que cette pratique se prête très facilement aux dérives: elle peut devenir une solution de facilité dans certaines situations compliquées. Ce risque va en s’aggravant avec la pénurie de personnel, qui s’amplifie. Depuis l’an dernier, la réglementation mise en place vient réduire de façon drastique les conditions de mises en place de la contention. De la même façon que l’abolition, c’est une mauvaise réponse à une vraie, car on voit que la contention persiste, et a même tendance à augmenter, on a réduit l’accès mais avec un effet pervers, la contention continue de façon clandestine.

La boussole que l’on doit avoir en tant que médecin et que psychiatre, c’est le bénéfice pour le patient. Les patients nous sont confiés, à nous pour les aider à sortir de situation de souffrance. Toute la mission du médecin tient à ne pas laisser souffrir quelqu’un. Face à un patient difficile à calmer par médicament ou autre, le temps que ça agisse, nous avons besoin de la contention pour préserver son bien-être et sa dignité.

On peut entendre le point de vue que c’est un outil contraire à la dignité, mais ce n’est pas contention elle-même qui ne respecte pas la dignité, c’est la façon dont on la mène, par exemple si on ficelle le patient sur son lit et l’abandonne là, alors oui, on est maltraitant, Mais lorsque ça s’intègre dans une prise en charge humaine, comme outil utilisé avec règle de bonnes pratiques, on respecte la dignité du patient.

« Face à un patient difficile à calmer par médicament ou autre, le temps que ça agisse, nous avons besoin de la contention pour préserver son bien-être et sa dignité. » Thierry Bougerol

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