Témoins

Haben Girma, l’Américaine sourde-aveugle qui interpelle la France

Haben Girma a été la première diplômée sourde et aveugle de l’université d’Harvard aux États-Unis. L’avocate américaine fait de la défense des droits des personnes handicapées, notamment de l’accessibilité, son combat ordinaire.
Marilyne Chaumont
Publié le   à 17h01
6 min
Portrait Haben Girma

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Elle a su toucher Barack Obama, elle a fait plier des juges fédéraux, elle exhorte aujourd’hui la France à une justice plus exigeante. Lorsqu’elle parle avec affirmation, son corps semble compenser totalement l’absence des deux sens, l’ouïe et la vue, perdus dans sa toute petite enfance. Haben Girma, sous une apparence discrète et frêle, est une avocate américaine qui a pris le dessus face à des entreprises rétives à mettre en œuvre l’accessibilité. Des droits importants restent à conquérir à l’égard des personnes freinées par leur handicap dans leur vie quotidienne, tel est son combat. Née d’une mère ayant fui la guerre en Erythrée, éduquée par des parents persuadés qu’aucun obstacle ne nous condamne à l’avance, Haben Girma a décidé très tôt de pourfendre le «capacitisme», ce courant qui, selon elle, laisse penser que les personnes handicapées sont inférieures aux autres.

À lire aussi : Louis Braille, le sherpa des aveugles.

Haben Girma évoque son dossier « favori » pour pousser les Français à l’action. Elle semble éprouver une fierté paisible lorsqu’elle aborde cet épisode : « Des citoyens américains avec une déficience visuelle avaient demandé à Scrid, une bibliothèque numérique, de rendre son fond accessible, mais l’établissement avait fait la sourde oreille. Nous avons poursuivi ce fonds en justice. L’affaire a été portée en jugement, et le juge s’est appuyé sur la loi qui exige que les sites web soient accessibles pour condamner la bibliothèque. L’affaire a fait jurisprudence. Depuis, nous nous servons de ce cas pour pousser les entreprises à rendre leurs contenus accessibles. »

L’accessibilité, c’est maintenant

Haben Girma estime qu’il faut accélérer les choses en provoquant des mentalités lentes à évoluer. « Aux États-Unis, on nous répond souvent ‘dans cinq ou dix ans, on le fera’, en France aussi sans doute, décline-t-elle. Or, les entreprises ne mesurent pas que la mise en place de l’accessibilité revient moins chère si on la pense dès le départ. Prenons un exemple : un gratte-ciel construit sans ascenseur, c’est beaucoup plus compliqué de l’ouvrir une fois achevé : il vaut mieux l’installer dès le début ». De jeunes aveugles français, réunis au début de l’automne par l’association Voir Ensemble, sont venus la questionner sur son combat aux États-Unis, où le Disabilites Act s’applique depuis 1990 : ce modèle législatif marque une nouvelle approche des discriminations liées au handicap, fondée sur la référence aux droits civiques. « Les militants français peuvent s’inspirer de ceux qui se battent pour la cause du handicap aux États-Unis, encourage Haben Girma, notamment dans le recours à la justice. »

« Il existe un mouvement mondial croissant pour les droits des personnes handicapées, qui nous relie, mais nous aussi avons à apprendre de vous, en Europe. »

En France, la culture de la poursuite judiciaire, parfois poussée à l’extrême aux États-Unis, est loin d’être diffuse. Haben Girma invite les Français à en user davantage pour faire avancer la société. «Il existe un mouvement mondial croissant pour les droits des personnes handicapées, qui nous relie, mais nous aussi avons à apprendre de vous, en Europe», poursuit-elle.

De fait, l’European Accessibility Act, une directive entrée en vigueur en juillet 2025, impose aux entreprises de l’Union européenne de rendre leurs services numériques accessibles à tous, notamment aux personnes handicapées. Seules sont exemptées celles qui comptent moins de 10 salariés ayant un chiffre d’affaires inférieur à 2 millions d’euros. « Cette directive a été un pas phénoménal pour les pays européens, se réjouit Haben Girma. Nous aimerions avoir un texte similaire aux Etats-Unis ! »

Porte-parole du braille

Dans cette même lignée, la justicière à la voix posée considère la diffusion de la culture braille comme un cheval de bataille à ne jamais abandonner. Elle-même caresse en permanence une plage braille reliée à un logiciel, un geste devenu totalement naturel, et sans lequel elle ne pourrait communiquer. « Il est nécessaire de toucher pour mieux penser », énonce-t-elle. L’apprentissage du braille est aujourd’hui menacé, à l’heure où l’audio prend les devants. « C’est comme si vous disiez à un voyant que ça ne sert à rien d’apprendre à lire, autant écouter des livres audio, illustre-t-elle. Pourquoi apprend-on aux jeunes Français à lire, dans ce cas ? ». En France, le prix du livre braille reste totalement exorbitant, et son usage recule, alors que le braille et la technologie sont deux maillons essentiels qui se complètent parfaitement.

« Haben Girma nourrit une inspiration considérable pour l’usage du braille en démontrant que la lecture et l’écriture est une source d’émancipation et d’autonomie. »

Alors que la BNF célèbre au cours d’un grand colloque, du 13 au 15 novembre 2025, l’héritage de Louis Braille 200 ans après son invention, Haben Girma y est évoquée comme une figure de référence : « Haben Girma, mondialement connue, s’inscrit dans la lignée d’Helen Keller qui était venue à Paris, en 1952, à l’occasion de la panthéonisation de Louis Braille, souligne Joël Hardy, qui a œuvré pour l’inscription du braille à l’inventaire du patrimoine culturel immatériel en 2023. En s’exprimant au nom des aveugles du monde entier, Helen Keller avait affirmé que Louis Braille était le Gutenberg des aveugles. Aujourd’hui, Haben Girma nourrit une inspiration considérable pour l’usage du braille en démontrant que la lecture et l’écriture est une source d’émancipation et d’autonomie. »

Défiant son double handicap, l’avocate défend coûte que coûte l’accès universel aux textes, pour ce droit à la culture qu’elle avait défendu devant Barack Obama en 2015. Aux jeunes aveugles, sourds, et avec d’autres handicaps, elle lance un message d’espoir radical: «Vivez, ne reculez pas devant la vie, agissez, ainsi vous contournez les obstacles qui seront toujours nombreux sur votre route.»

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