« Il ne faut pas avoir peur de dénoncer la maltraitance »
Mon fils Nicolas, trisomique, a 33 ans. Dans sa vie, il a connu pas mal d’humiliations. Enfant, il a été à l’école primaire ordinaire, puis en dispositif Clis au collège. Cela a été des années heureuses pour lui. Ensuite, à 16 ans, il a rejoint un internat de personnes handicapées. A cette époque, je remarquais que Nicolas avait tendance à sursauter, à se cacher, quand on l’appelait. Mais il ne me disait rien. Un jour, un de ses camarades m’a alerté qu’un éducateur n’était pas gentil avec Nicolas: il le prenait à part pour lui crier dessus… J’ai demandé à rencontrer l’éducateur en question, un homme sournois. Puis j’ai pris rendez-vous avec le directeur de l’internat, demandant que mon fils ne soit plus accompagné par cet homme. Devant l’absence de réponse, j’ai décidé de retirer Nicolas de l’institution. Il est revenu vivre à la maison, mais il n’allait pas bien… Nicolas a été vraiment fragilisé par cet épisode.
Cet agriculteur l’engueulait tout le temps, le traitait de vaurien et d’imbécile, et lui faisait faire les tâches les moins valorisantes, voire humiliantes.
Un jour, nous sommes allés aux portes ouvertes d’un CAP horticole. Nicolas m’a dit: «C’est ça que je veux faire». Et il a été pris! Pour son stage en alternance, j’avais trouvé un agriculteur près de chez nous. Assez vite, cela ne s’est pas bien passé. Nicolas m’a avoué que cet agriculteur l’engueulait tout le temps, le traitait de vaurien et d’imbécile, et lui faisait faire les tâches les moins valorisantes, voire humiliantes. A l’école, Nicolas avait de bonnes notes dans toutes les matières; mais en horticulture, il n’avait reçu aucune formation par le stage, et il n’a donc pas eu son CAP…
Nicolas était terrorisé
Par la suite, il a été pris dans un établissement de bonne réputation. Il travaillait aux espaces verts avec un bon éducateur qui l’a remis en confiance, et il revenait chez nous le soir. En 2013, il a intégré un foyer, où il avait son petit studio. Mais là, un éducateur l’a pris en grippe… sans que je n’en sache rien. Comme je voyais que Nicolas n’allait pas bien, on m’a conseillé d’aller voir un psy. Un jour où je devais le ramener en week-end chez nous, je suis allé le chercher dans sa chambre. Et là, ça ne sentait pas bon, ses chaussons étaient trempés… Nicolas m’a alors avoué que l’assistant en question lui lançait des seaux d’eau le soir, quand il était en pyjama, sans raison, et qu’il lui faisait peur…
En fait Nicolas était terrorisé. Quand on se promenait dans la ville proche du foyer, et qu’il voyait une camionnette de l’établissement, il prenait peur. Il avait des gestes instables, des mouvements de recul et de protection. Dans le même temps, la responsable des foyers m’a dit que Nicolas «déraillait», m’a demandé de consulter un psychiatre… qui a émis un diagnostic de schizophrénie.
Devant ces situations, les établissements ont un réflexe de défense, d’auto-protection…
J’ai demandé aux responsables que l’éducateur ne soit plus en foyer avec mon fils. Puis j’ai demandé à la directrice de l’établissement que cet homme quitte les lieux après ce qui s’était passé. Pour seule réponse, ils l’ont mis à pied… trois jours! Devant ces situations, les établissements ont un réflexe de défense, d’auto-protection… Au bout du compte, Nicolas a été changé de foyer. Mais son traumatisme était profond: un jour que nous étions à l’hôtel pendant les vacances, il a été pris de terreur devant le seau d’une femme de ménage.
Médication lourde
Dans son nouveau foyer, Nicolas allait mieux, mais avait toujours peur. Le psychiatre lui faisait prendre une médicamentation lourde qui le rendait zombie. Il a perdu sa place en ESAT, a été déplacé à la sous-traitance… Loin de ses aspirations à l’autonomie et au milieu ordinaire, il se repliait sur lui-même.
J’ai réalisé avec lui que j’aurais dû porter plainte, que ce qu’avait subi mon fils était un scandale qu’il fallait dénoncer à la justice.
En 2018, l’établissement n’en a plus voulu, il a été envoyé dans un autre lieu du même groupe. Les consultations en centre médico-psy ne lui apportaient rien, son traitement était juste prolongé. C’est alors que nous avons rencontré un nouveau psychiatre, assez loin de chez nous. Lorsqu’il a pris connaissance de l’histoire de Nicolas, il a dit:«C’est de la maltraitance qu’il a subie!». Rien à voir avec la schizophrénie, mais un vrai trauma aux conséquences lourdes psychiquement. Ce médecin l’a aidé à esquisser de nouveaux projets, et m’a suggéré de travailler en lien avec l’établissement. J’ai réalisé avec lui que j’aurais dû porter plainte, que ce qu’avait subi mon fils était un scandale qu’il fallait dénoncer à la justice. Cela aurait sans doute aidé Nicolas que ce mal soit reconnu…
Aujourd’hui, Nicolas va mieux. Il est plus stable, moins fermé sur lui-même. Il a eu récemment un éducateur qui était un vrai ami pour lui. Je crois maintenant que les parents ne doivent pas avoir peur de briser les tabous, le silence des établissements sur ce type de faits. Quand quelque chose détruit nos jeunes, il faut le dénoncer. Les éducateurs se sentent forts devant des jeunes comme mon fils… Les personnes trisomiques sont souvent assez soumises, elles ne sont pas du genre à riposter. Comme parents, on a parfois peur de s’immiscer dans la vie des établissements, mais il s’agit juste d’appliquer le droit, et que nos enfants soient respectés.