L’accès aux livres
« Malvoyante, j’ai galéré pour lire »
« Ecouter, pour moi, c’est lire. Ma cécité a été progressive. Malvoyante dès l’âge de 12 ans, je suis devenue aveugle peu de temps après mon bac. J’ai galéré pour lire. J’ai connu les difficultés de l’accès aux livres. à l’époque, il y en avait peu en gros caractères. Aujourd’hui encore seuls 8 % des livres des éditions françaises sont accessibles à un public déficient visuel. Heureusement, on en trouve dans les bibliothèques publiques partenaires de la médiathèque Valentin Haüy. Mais lire un livre en gros caractères restait épuisant pour moi. Je me suis fait mal au cou.
J’ai appris le braille tardivement, et sa lecture ne m’est pas fluide. J’ai surtout retrouvé le plaisir de la lecture avec les livres audio, en particulier ceux conçus spécifiquement pour les personnes handicapées, où la lecture est neutre, sans bruits sonores. Je n’aime pas trop qu’on m’impose une interprétation du livre. J’écoute les livres en format Daisy, avec un petit appareil pas plus grand qu’une carte de crédit, pendu à mon cou. Son utilisation est tellement simple et pratique. Je prends même plaisir à écouter des livres dans les transports en commun. J’aime lire pour trouver une ouverture au monde, une évasion. Ma préférence va aux romans policiers, et si possible bien noirs ! »
Céline, bibliothécaire à Valentin Haüy
Maisons d’édition spécialisées
• La Loupe : livres à gros caractères, destinés aux malvoyants et aux jeunes dyslexiques. Boutique internet de plus de 750 livres.
• Editions Jeunesse Accessible : livres présentant différentes adaptations pour les enfants de 3 à 12 ans avec un handicap et/ou des difficultés de lecture.
« Multi dys, Thipaine a de réelles difficultés de lecture et pourtant elle aime beaucoup lire »
«Ma fille Tiphaine, 17 ans, est multi dys (dysphasique et dyspraxique, dysorthographique). Pour son apprentissage de la lecture, nous avons utilisé la méthode Makaton puis l’imprégnation syllabique. Et nous avons complété avec la méthode des Alphas, qui intègre les sons par le jeu. Après avoir été en Ulis pendant plusieurs années, elle est aujourd’hui en Impro. Elle a de réelles difficultés de lecture (niveau CE2) et pourtant elle aime beaucoup les livres. Elle en achète souvent avec son argent de poche. Il est vrai qu’elle a grandi dans une famille qui aime lire. Je suis moi-même journaliste et auteur de plusieurs ouvrages… Petite, je trouvais des livres adaptés à son handicap.
Tiphaine aimait bien les «J’aime lire », la collection « Max et Lili », même si cela lui demandait beaucoup d’efforts car le format est petit et qu’il y a trop de bulles et d’informations par page. Pour les pré-ados, il y a la collection « Colibri ». Tiphaine s’y est intéressée pendant un temps. Mais après cette tranche d’âge, c’est le vide… et elle n’a plus l’âge de lire des livres de primaire ! Des efforts sont faits par les maisons d’édition mais ce n’est pas suffisant. Elles publient des ouvrages spécialisés destinés aux dys, surtout aux dyslexiques mais peu adaptés aux dysphasiques qui ont besoin de quelque chose d’encore plus simple : un vocabulaire allégé, des phrases plus courtes…
Elle a raffolé d’Harry Potter. Mais aurait-elle bien compris ce qu’elle lisait sans le support du livre audio ? Aujourd’hui elle lit surtout des BD. Elle comprend l’histoire par les images. Cependant il faut des albums avec peu de bulles ou écrits en gros, comme Le manga Chi, Les Sisters.»
Christel, auteur de La Pie Bavarde, un journal pour les ados dys*
*sur instagram : lpb_la_pie_bavarde

« Il faut des supports de lecture adaptés aux besoins spécifiques »
Au sein de Signes de sens, une association qui conçoit et développe des outils d’apprentissage en partant des besoins des personnes en situation de handicap, Virginie Brivady est cheffe de projet lecture du programme Edition Jeunesse Accessible (EJA), destiné aux professionnels du livre, du médico-social et de l’éducation, ainsi qu’aux parents.
Comment donner le goût de la lecture à un enfant handicapé ?
Un enfant en situation de handicap aimera lire, bien sûr si on lui présente des livres correspondant à ses centres d’intérêt, mais aussi si on lui donne des supports adaptés à ses besoins spécifiques. Or, beaucoup de parents ignorent l’existence d’une multitude d’adaptations de livres. Il est important aussi de les tester : ce n’est pas parce qu’un livre est spécifiquement destiné aux dys que l’enfant atteint de ce trouble va forcément réussir à le lire. Il existe une palette d’adaptations pour les dys, et différentes présentations d’un éditeur à l’autre. Pour des livres syllabiques, par exemple, il peut y avoir une alternance de couleurs d’une syllabe à une autre– c’est le cas chez l’éditeur La poule qui pond ; chez un autre éditeur, les syllabes seront découpées par des petits ponts, comme chez Adabam. Et certains enfants vont préférer une présentation à une autre.
Trouve-t-on facilement des livres adaptés dans les bibliothèques ?
En 2017, Signes de sens a lancé une dizaine d’ateliers participatifs dans les Hauts-de-France, qui ont réuni des personnes handicapées, des bibliothécaires, et des professionnels du médico-social. L’idée était de réfléchir à la bibliothèque de demain en termes d’accessibilité. Il en est ressorti l’urgence de reconquérir un public en situation de handicap, et pour cela de s’interroger sur ses besoins. C’est pour cette raison que nous avons lancé le programme EJA. Nous aimerions que les bibliothèques deviennent le point de contact entre l’offre éditoriale et les personnes handicapées ; et que les familles aient moins de 30 minutes de route à faire pour trouver un livre adapté !
Ce programme est donc conçu pour accompagner les bibliothèques, et prochainement les librairies, dans la création d’un espace proposant une diversité de livres adaptés jeunesse pour tous les types de handicap. Pour les aider, nous leur fournissons des outils-clés, comme une liste de livres adaptés disponibles sur notre site, un kit pour créer l’espace, des formations… Nous les invitons aussi à rejoindre la communauté EJA pour échanger sur les bonnes pratiques.
Nous commençons à nous déployer un peu partout en France, et plus particulièrement dans l’Oise, le Nord et le Jura.
Qu’existe-t-il pour les jeunes adultes avec un handicap cognitif ?
Malheureusement, il y a encore trop peu de livres pour les adolescents et les adultes qui ne sont plus en âge de lire des livres de littérature enfantine… Nous avons monté un collectif d’éditeurs accessibles et parmi eux certains commencent à y travailler. Yvelinédition, par exemple, a édité le « code de la route accessible pour tous », et des romans en FALC. Lescalire sort une nouvelle collection « Pict’ado », des romans en FALC et pictogrammes, à partir de 13 ans.
A lire : Ombres & Lumière n°245 (janvier, février 2022)