Le fou du bus
Le fou du bus
« Reste sur ta vibe (prononcez vaïbe), tu m’as pas vu, je t’apporte juste un café ! » Paul dépose une tasse de café à côté de mon ordinateur et disparaît avec un clin d’œil. En ces premiers jours printaniers, j’ai pris le large et me suis mise au vert pour travailler à l’écart du quotidien. Mon fils est du voyage, il retrouve un ami qui vit dans les parages.
Nous cohabitons joyeusement, nous retrouvant pour des repas vite préparés, avant de repartir chacun à nos affaires. Ces deux-là composent ensemble de la musique électro toute la journée dans une pièce, sans prêter grande attention au soleil qui tape au carreau.
À les voir, je m’interroge sur l’apparente banalité de ces scènes de vacances. Et pourtant, à d’autres moments, chacun a connu de fulgurantes incursions de ce que l’on nomme « folie » dans leur vie. Les médecins parlaient avant de « bouffées délirantes aiguës », mais préfèrent aujourd’hui les mots « épisodes psychotiques ». Des épisodes qui les percutent, brouillent la réalité, font basculer leurs sens dans l’inconnu – en générant bien souvent les fameuses hallucinations. Alors nous les regardons, décontenancés, si douloureusement désarmés.
« Même si la folie est obscure, une lumière fait son chemin, à travers elle. »
Ce que nous ne connaissons pas déclenche la peur. Ou la raillerie. J’ai vu fleurir dernièrement, sur les réseaux, l’expression « le fou du bus ». Toute personne qui donne l’impression d’être dans son monde, dans une réalité qui n’est pas la nôtre. Pas méchant, le « fou du bus » intrigue et amuse. Exemple parfait d’une expression répandue, stigmatisante à son insu.
Je me surprends à souhaiter plus de porosité entre nos vies ordinaires, et l’univers de ces folies. De ces fous du bus. Oui, je l’écris haut et fort, même si cela peut sembler indécent, au regard de la souffrance souvent induite par les épisodes mentionnés plus haut. Nous avons tort de détourner le regard. Même si la folie est obscure à nos yeux, une lumière fait son chemin à travers elle, j’en suis témoin.
Depuis le début de la maladie de mon fils – et même avant je dois dire –, la lettre de l’apôtre Paul aux Corinthiens me taraude. « Dieu a choisi ce qui est folie aux yeux du monde pour couvrir de honte les sages ; il a choisi ce qui est faiblesse aux yeux du monde pour couvrir de honte les forts. » De quelle folie parle l’apôtre ? Celle qui s’oppose à la sagesse, répond-on traditionnellement. Mais depuis Pâques, alors qu’Il apparaît si étonnamment aux yeux incrédules de ses amis, Jésus me parle de frontières poreuses. Entre vie et mort. Entre sagesse et folie.
À lire aussi la chronique : Loin de la terre ferme…





