L’engagement au mariage est-il possible pour les personnes handicapées ?
Avez-vous fait face à des demandes de mariage, et comment avez-vous réagi ?
Véronique de Pracomtal :Ma fille Inès a 27ans. Elle est amoureuse d’un homme depuis trois ans. Un jour, elle nous a annoncé qu’ils s’étaient mutuellement demandé en mariage, mais ce n’était pas très clair. Je lui ai proposé d’aller voir un prêtre avec son amoureux pour en parler. C’en est resté là. La demande n’est pas revenue. Pour autant, il y a un fort désir chez Inès de vivre sa vie de couple. Elle aimerait quitter son foyer et vivre à deux. Pour l’instant, cet objectif d’autonomie ne nous paraît pas atteignable à mon mari et moi. Ni aux parents de son petit ami.
Père Yann Le Lay : J’ai récemment accompagné un couple avec un handicap intellectuel qui limite son autonomie. Ils étaient déjà fiancés, et avaient d’abord été accompagnés par un autre prêtre. Dans le cadre de ma mission à la Conférence des évêques de France, nous avons par ailleurs constitué un groupe pour élaborer un document, qui servira à mieux accompagner pastoralement ces personnes vers le mariage. Car, il faut être honnête, ceux qui se retrouvent face à ces demandes sont très démunis. Leur réflexe en général ? « Ouïe, ça va être compliqué ! » On a tendance à freiner. Il faut dire que, pour le prêtre, la démarche d’accompagnement reste un vrai chemin. On sait qu’on s’engage dans une aventure à long terme. Mais il s’agit d’ouvrir à un vrai discernement, pour trouver la voie la plus ajustée. Nous ne souhaitons pas d’un mariage au rabais. Les éléments du sacrement doivent être honorés.
Les quatre piliers du mariage – liberté, fidélité, fécondité et indissolubilité – sont des éléments tangibles de discernement. Lorsque le handicap limite la personne dans son autonomie, la liberté n’est-elle pas diminuée ?
V. de Pracomtal :Même si l’on a un handicap mental, on est capable de répondre au dessein de Dieu pour soi. Je pense que tout être à cette capacité à discerner, mais encore une fois avec de l’aide, et du temps. Il ne faut pas hésiter à ajouter du temps au temps.
Père Le Lay :La liberté, c’est pouvoir aller au fond de ce qui nous appelle et nous limite, par rapport à Dieu mais aussi dans la vie. Cette capacité à exprimer « je veux »ou« je ne veux pas », par la parole ou un geste, est parfois très présente, même malgréun polyhandicap. Cette libertéfonde le mariage. Bien sûr, il faudra aideràétoffer cette liberté. Quand j’ai préparéce couple au mariage, j’ai faitéquipe avec une conseillère conjugale et un couple accompagnateur. Ils ont vécu une vraie préparation. Ce n’est pas un mariage pour leur faire plaisir. L’autre point important à discerner, c’est le lien avec les parents, car il est souvent très fort. Il faut pouvoir mener un discernement autonome.
Certains couples portent un désir d’enfants, mais ne sont pas capables de les élever. Comment concilier cette réalité avec le pilier de fécondité du mariage et l’ouverture à la vie que demande l’Église ?
Père Le Lay :Ah, c’est la question qu’on nous met souvent devant les yeux… Déjà, ce désir d’enfant n’est pas toujours là en tant que tel. Certains comprennent qu’il n’est pas raisonnablement souhaitable qu’ils en aient. Pour autant, on ne doit pas l’écarter. Il faut prendre le temps d’accueillir leur désir, puis de discerner avec eux, de les faire réfléchir. J’observe que leur propre rythme est souvent lent, avec le besoin d’un quotidien ordonné, souvent incompatible avec celui des enfants. J’insiste sur le fait que réussir à conjuguer un nouveau rythme à deux est déjà un vrai défi. Cette incapacité à élever des enfants n’est donc pas incompatible avec le pilier de fécondité, car celle-ci, comme n’importe quel couple, peut prendre d’autres formes que l’accueil d’un enfant.
V. de Pracomtal :Le désir d’enfant me paraît extrêmement difficile à contenter, même si la loi prévoit une aide à la parentalité. J’ai du mal avec ça. C’est peut-être aller au-delà de ce que les personnes vont rechercher. La charge d’élever des enfants, alors qu’on est soi-même encore béquillé et soutenu, me semble incompatible avec le handicap. Personnellement, je ne souhaiterais pas, en devenant grand-mère, redevenir la mère de cet enfant.
Puisque la relation sexuelle est fondatrice dans le mariage, comment la vivre ?
Père Le Lay :Au sujet de la contraception, l’Église pourrait réfléchir à un moyen d’accompagner ces couples pour vivre malgré tout leur amour conjugal, qui s’exprime dans la relation sexuelle, avec un ajustement possible du côté de la contraception. Ce n’est pas du laxisme moral. Benoît XVI avait déjà ouvert des portes à ce sujet. Si un couple n’a plus l’usage des corps pour exprimer son amour, cela risque de mettre encore plus en danger le couple. Et la souffrance s’en trouve accentuée.
V. de Pracomtal :Cela rejoint l’importance de l’éducation affective et sexuelle pour chacun : la compréhension de son corps, de ses émotions, du respect de son intimité et celle de l’autre… Ces questions devraient être pensées en amont d’une relation amoureuse.
Lorsque le projet de mariage n’est pas envisageable, quelle voie proposer à ces couples : un PACS, des fiançailles… ?
V. de Pracomtal :Je ne vois pas ce que le pacte civil de solidarité (PACS) pourrait apporter à ma fille. Des fiançailles, pourquoi pas. C’est un engagement qui peut évoluer. On pourrait imaginer des étapes qui conduiraient peut-être un jour au mariage.
Père Le Lay :Pour moi, le PACS est de nature fiscale. Or, le mariage est un engagement dans la durée, et non un « mariage en CDD ». Je n’en vois pas l’intérêt, sauf si on est en face d’une réalité très particulière, qui nécessite un partage des biens. Quant aux fiançailles, attention aux mots. Les fiançailles sont un engagement à se préparer en vue du mariage. Elles risqueraient de ressembler à la légalisation d’une amourette, alors qu’il faut avoir pris la décision de se marier, même si ce chemin n’aboutira peut-être pas. Si dès le départ, le mariage semble impossible, il me semble donc illusoire d’appeler ça des fiançailles, au risque de placer ces personnes dans une attente douloureuse. Quand je ne sens pas du tout la possibilité du mariage, je le dis. Il n’y a aucune urgence à se marier. Il vaut mieux prendre plus de temps. On est fait pour le bonheur ! S’il est précipité, le mariage peut devenir un lieu de souffrance.
Maintenant qu’on a dit ça, que reste-t-il ? Moi, j’aurais tendance à les appeler « amis »ou« amants»au sens beau du terme. Certes, c’est un peu mou…Je ne saurais trop comment qualifier le chemin de ces gens qui s’aiment. En même temps, ils vivent quelque chose de beau. C’est une interpellation intéressante pour nous. Car ces situations d’« entre-deux »concernent beaucoup de gens. Je pense aussiàces célibataires de longue durée.
V. de Pracomtal : On pourrait essayer d’honnorer la fidélité de ces couples ! Pourquoi ne pas proposer de célébrer leur relation le jour de la saint Valentin ? Une fête pourrait être possible en hommage aux années de relations vécues. Ces jalons festifs et joyeux, ils en ont besoin. Et cela pourrait leur permettre d’avancer.
Père Le Lay : Oui, et l’idée n’est pas de pallier un manque ou d’aider ‘les pauvres’. Bien au contraire. Les personnes avec un handicap mental sont des lieux d’enseignement pour l’Église : elles ont quelque chose à nous apprendre du mystère de l’amour, et elles nous poussent à être créatifs.
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