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Les vibrations ressuscitent la musique à l’Institut des jeunes sourds

À l’Institut national des jeunes sourds à Paris, l’apprentissage de la musique ne passe pas seulement par l’oreille. Pour les élèves de la maternelle au lycée, la découverte des notes, du chant et du rythme se dilate par les vibrations, une toute autre façon d’entendre.
Solange du Hamel
Publié le   à 13h47
4 min
Les vibrations ressuscitent la musique à l’Institut des jeunes sourds
© Solange du Hamel

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Impossible de se tromper sur la destination de cette grande pièce colorée et insonorisée, où se bousculent chaque semaine des classes d’élèves sourds : pianos numériques, batterie, tambours et violon côtoient console de mixage et micros. Cet après-midi, cinq élèves de CP-CE1 et leur institutrice sont accueillis par Elsa Falcuci, professeur de musique depuis plus de quinze ans dans les lieux. Elle démarre la séance en glissant une capsule sensorielle, reliée à un micro, tour à tour sous les pieds de chaque enfant, puis entonne des gammes au micro en modulant sa voix. Les enfants rient : « Ça fait des guilis dans le corps ! » Pour l’enseignante, « cette capsule est une véritable table de résonance sonore. Chaque note de musique est traduite en vibrations, qui favorisent un ressenti très fin des fréquences surtout aigües, les plus difficiles à percevoir. »

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Un sac à dos vibrant transmet lui aussi avec précision les sons graves ou aigus. Des transducteurs, une forme de haut-parleurs, sont fixés sous la scène et chaque caisson de bois. « Ils permettent une écoute globale, à la fois aérienne et vibratoire, de la musique », précise-t-elle. Si la plupart des enfants sont aujourd’hui équipés d’implants cochléaires ou d’appareils numériques qui leur permettent d’entendre, les vibrations restituent la qualité sonore de la musique, en apportant ses nuances.

Inspiré par le Stomp

Valentin, étudiant en musique en visite en vue de son mémoire de fin d’étude, effleure le piano ; un air de sa composition s’élève. Les enfants écoutent, la main posée sur la capsule sensorielle ou le sac à dos vibrant. L’effet est saisissant. Les sons se propagent en vibrant le long de la colonne vertébrale, et ondulent à travers tout le corps. Happés par leurs sensations, les petits se concentrent jusqu’à la dernière note. « L’objectif, en passant par le toucher, n’est pas seulement d’entendre, mais aussi de ressentir les émotions transmises par la musique », glisse Elsa.

La séance se poursuit avec des boîtes de conserve et des baguettes. Les enfants répètent des rythmes complexes en tapant avec application, une manière ludique et efficace d’intégrer les valeurs des notes (noires, blanches) et les tempos. « Notre projet d’année s’inspire du « Stomp », une musique créée à partir des objets du quotidien », indique Elsa en disposant de vieilles poêles devant les élèves. Cette fois, chacun invente son propre rythme, exécuté ensuite joyeusement par les autres. L’exercice semble difficile pour Lina, petite fille brune malgré tout souriante, qui y parvient mieux avec le sac à dos vibrant sur les épaules.

Pour eux, être sourd et faire de la musique n’est plus un paradoxe, mais va de soi !

Le cours s’achève sous forme de jeu. Deux garçons, tout sourire, agitent des maracas, avant de chanter à tue-tête au micro un air appris en classe. Lina dépasse sa crainte du micro, et fredonne en sentant sa voix vibrer dans la capsule. Sa voisine place sa main, puis sa tête, sur la capsule sensorielle, pour écouter ses camarades. « Tu entends avec l’oreille ou avec ta main ? », demande son institutrice. « Avec la main », répond-elle.

Les enfants se dispersent comme un essaim, et Elsa n’en démord pas : cette transmission étonnante à des élèves atypiques est devenue sa passion : «Pour eux, être sourd et faire de la musique n’est plus un paradoxe, mais va de soi!»

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