Loin de la terre ferme…
« Je reste au large, mais je ne perds pas le nord ! », m’a dit Paul hier, alors que je prenais un café chez lui. Soulagée de cette invitation qui avait trop tardé à mon goût, mon regard survole l’appartement et constate l’attention au ménage, au chocolat achetépour l’occasion, bref, à l’accueil. Paul me connaît bien. D’ailleurs, cette drôle de phrase était introduite par un « t’inquiète » dès l’arrivée, comme pour me dire : « Maman, je sais combien mon silence et ma distance ont généré de l’inquiétude ces dernières semaines… mais tu vois, ça va ! »
Il faut dire que l’hiver a été long. Il fallait bien le traverser. C’est vrai pour nous tous, et particulièrement pour les personnes dont la santé psychique est éprouvée ou malade. C’est un fait avéré et chiffré, l’absence de soleil et tout le cortège hivernal ont un impact direct sur ce qu’on regroupe aujourd’hui sous le terme de “santé mentale”. Même si je milite depuis longtemps pour un « droit à l’hibernation », tant que ce dernier ne sera pas validé, il faudra bien traverser l’hiver bravement !
« Ne vaut-il pas mieux être au large que de rester à quai ou d’être en rade ? »
Puisqu’il est question de traversée, je laisse résonner les mots de mon fils. « Je reste au large ».Au large de quoi ? Au large des côtes saturées de nos vies bruyantes et remplies ? Au large de littoraux difficilement accostables par des rafiots maléquipés ? Et finalement, si l’on file la métaphore, ne vaut-il pas mieuxêtre au large que de resteràquai ou d’être en rade? Pour autant, l’inconvénient d’êtreàdistance de la terre ferme demeure bien réel selon moi: il obligeàdevoir combattre seul des monstres marins ou des eaux troubles !
Finalement, je ne sais pas si le large est subi ou choisi. Un peu des deux sans doute. D’où ma question : qu’est-ce qui est le moins accessible? Le large ou les côtes ? Question de point de vue. Celui de Jésus depuis les bords du lac de Tibériade est plus que connu ; adressé à Pierre le pêcheur, le célèbre« Avance au large !»dans l’Évangile de Luc, résonne jusqu’àaujourd’hui. Répétéjusqu’au rabâchage, cetépisode de la pêche miraculeuse a sans doute fini par s’assécher dans mon esprit. Cette injonction à se jeter à l’eau sans but précis peut sembler bien inquiétante.
Mais aujourd’hui, je sais que ces espaces peu connus sont peuplés. Oui, peuplés de tous ceux qui sont déjà au large. Ils sont plus nombreux qu’on ne le croit, et certains d’entre nous les y rejoignent pour une belle rencontre, loin des côtes encombrées.
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