« Il y a les aoûtiens, il y a les juillettistes », m’apprend une publicité entendue à la radio.
Il y a surtout les autres. Ceux qui ne partent ni en juillet ni en août.
En ces jours de grandes transhumances estivales, je repense à cette première fois. Ce départ où il n’a pas voulu venir avec nous.
Ce souvenir d’été a été précédé lui-même d’épisodes douloureux, qui ont empêché de vivre des vacances familiales pendant plusieurs années. Il faut rappeler que les débuts de la schizophrénie sont assortis de beaucoup de tumultes, de conflits et d’incompréhension.
Cet été-là représentait un nouveau départ, car nous commencions à retrouver un semblant d’équilibre. Je rêvais légitimement de retrouvailles familiales, et j’avais concocté un séjour italien dans une petite maison ombrienne. Non loin de là, la jolie ville de Pérouse accueillerait nos virées, assorties d’incontournables gelati.
Nous voilà donc sanglés dans la voiture, coincés entre les sacs et les vivres pour presque mille kilomètres de route, avec une première étape pour passer prendre Paul, qui n’habite pas loin de chez nous. Il n’est pas devant la porte comme convenu, et sa voix, pourtant ensommeillée, répond fermement à notre appel : « Partez sans moi. Je ne suis pas prêt. »
Coup de tonnerre dans mon cœur de mère: «On part tous ou pas du tout ! Hors de question d’en laisser un derrière ! »
« Consciemment ou non, Paul a-t-il voulu épargner les désagréments de ses propres difficultés à ceux qu’il aime ? »
Nous sommes partis. Sans Paul, et avec beaucoup de peine pour moi. La semaine a été savoureuse, bien sûr. Mais il m’a fallu ce temps de pause, de joie et de repos pour comprendre ce qui s’était joué là.
La maladie de mon fils, si elle ne se voit pas, est bien réelle et se traduit par de nombreuses incapacités. Se faufiler au milieu de foules de touristes inconnus est une torture. Rester serré des heures dans l’habitacle d’une voiture est impensable. Et les neuroleptiques n’aiment pas la chaleur. Consciemment ou non, Paul a-t-il voulu épargner les désagréments de ses propres difficultés à ceux qu’il aime ? Je ne sais pas, mais il a pressenti que c’était mieux ainsi.
« Il y a un temps pour chaque chose sous le ciel ». Il y a un temps pour se battre, et il y a un temps pour s’arrêter. À sa façon à lui. Je cite ici l’Ecclésiaste, mais je me souviens surtout du commandement : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » Non pas « comme tu t’aimes, toi », mais comme j’aimerais que l’on m’aime, complètement, avec ce que je porte, ce que je peux ou ne peux pas faire. Ce que je suis.
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