Schizophrénie : Paul, le calme après la tempête
Les murs sont d’un blanc immaculé, un petit meuble noir empli de boîtes de médicaments témoigne du lourd traitement du propriétaire. C’est dans son lumineux deux pièces situé au sixième étage d’un immeuble en pierre de taille de Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine) que Paul nous reçoit. C’est un début d’après-midi qui ressemble à tous les autres. Paul vient de finir son déjeuner, le même menu chaque jour, par facilité : blanc de dinde, légumes, pâtes et leerdamer. Assis dans un majestueux fauteuil Louis XIII tendu de velours rouge carmin, l’homme, qui a le visage d’un moine empli de sagesse, évoque son histoire. « En Math sup’, j’ai commencé à broyer du noir, à longueur de journée » se rappelle Paul. Perdu, sur l’avis de ses parents, il va consulter un psychiatre qui lui diagnostique une « belle dépression ».
Quand le professionnel lui demande s’il entend des voix, il répond que non. « En fait, j’avais des pensés qui me disaient que j’étais nul, pas aimé, que je devais mourir mais comme j’étais d’accord avec ça, pour moi, ce n’était pas des voix » explique-t-il avec le recul. « Six ans plus tard, quand les voix ont commencé à me dire du mal de personnes que j’aimais bien, j’ai réalisé qu’il y avait un problème ». Un an après le diagnostic, Paul connaît la première de ses trois brèves hospitalisations. « Un jour, lors d’une sortie, j’ai dû donner la main à l’infirmière pour traverser la rue. J’avais bien conscience qu’à 20 ans, ce n’était pas normal, mais j’étais incapable de franchir ce passage piéton sans tenir cette main. Cet épisode m’a profondément blessé », se remémore-t-il douloureusement.
Ne pas baisser les bras
Traité pour dépression, Paul ne baisse pas les bras. Il commence des études de design industriel. La pression à l’école est trop forte, il abandonne. Il se dirige alors vers l’école de pâtisserie Lenôtre. Durant sa formation, le jeune homme, élevé dans un milieu catholique, mais qui avait tout rejeté au début de sa maladie, vit une profonde conversion. « Pendant un an, je n’ai plus ressenti aucun symptôme.
Avec l’autorisation de mon psychiatre, j’ai arrêté le traitement et à la fin de mes études, le seul fait de penser au poste que je pourrais occuper m’angoisse terriblement » se souvient Paul. Il connaît alors une phase de décompensation de type maniaque. « Je hurlais ma haine et mon désespoir dit-il. Je n’étais pas maître de ce que je disais, de ce que je faisais, mais je percevais que ce n’était pas normal, et je voulais que ça s’arrête. C’était très oppressant ». Hospitalisé à sa demande, on lui administre alors un traitement pour une bipolarité.
« Je hurlais ma haine et mon désespoir dit-il. Je n’étais pas maître de ce que je disais, de ce que je faisais, mais je percevais que ce n’était pas normal, et je voulais que ça s’arrête. C’était très oppressant. »
Pas satisfait du suivi, le jeune homme consulte un nouveau psychiatre, qui pose enfin le bon diagnostic, « schizophrénie », et lui déclare : « Vous avez un bon pronostic, car vous êtes très lucide sur ce que vous vivez dans la maladie. Le but, ce n’est pas que vous alliez à peu près bien, mais que vous alliez vraiment bien ». C’était la première fois que Paul entendait ce discours. Pendant plus d’un an, différents traitements sont testés jusqu’à trouver celui qui a changé sa vie. « Dès les toutes premières doses de Leponex, j’ai cessé d’entendre des voix. C’était une libération extraordinaire ! » se souvient avec un grand sourire celui qui compare la souffrance psychique à une torture physique. « J’ai voulu tester mes limites et j’ai commencé à regarder des films d’horreur : cela ne me faisait plus rien. J’allais vraiment mieux ! ».
À lire aussi : « Ma mère n’a jamais vraiment accepté sa schizophrénie »
Vingt ans après, il prend toujours le même traitement. « En rémission depuis une dizaine d’années, je ne suis plus débordé par les symptômes, car j’ai clairement identifié ce que je peux faire et ce que je ne peux pas faire. Beaucoup de schizophrènes exercent un métier, mais pour moi, je sais que ce n’est pas possible. Chaque cas est particulier ». Paul ajoute : « Il n’y a pas si longtemps, je voulais me trouver une copine. Ce projet ne va pas être faisable. Je ne gère pas l’ultra proximité. Renoncer à me battre contre des moulins à vent me permet de vivre plus sereinement. Mon présent est un peu oisif, mais c’est le prix de la paix intérieure ».
Les monstres ont disparu
Aujourd’hui, Paul ne craint plus la présence imaginaire d’un tiers dans son appartement le jour ou l’apparition d’un monstre le soir mais il demeure très fatigable et doit avoir une vie extrêmement cadrée pour trouver son équilibre. Il reconnaît que s’il sort de sa zone de confort, les menaces réapparaissent. Il voit un psychiatre tous les mois, mais ce rythme sera bientôt trimestriel. Ce professionnel étant un peu austère, Paul confie avec malice qu’espacer les rendez-vous ne l’angoisse pas. « Je rencontre une psychothérapeute toutes les trois semaines. Avant, c’était pour de la thérapie cognitive, aujourd’hui, c’est plus pour échanger. Et en cas de besoin, je peux contacter une assistante sociale » souligne-t-il.
« Je suis incapable de me sentir bien quand il y a du monde. Dès qu’il y a des gens que je ne connais pas, je me recroqueville dans mon coin. »
Paul arrive à gérer ses repas mais, c’est une belle-sœur qui vient une fois par mois pour son ménage. Dernier d’une fratrie de six garçons, il a toujours été soutenu par sa famille. Il sait combien c’est précieux mais il reconnaît volontiers que le plus dur à vivre au quotidien, c’est l’isolement. « Je suis incapable de me sentir bien quand il y a du monde. Dès qu’il y a des gens que je ne connais pas, je me recroqueville dans mon coin. La société m’empêche de dire qui je suis vraiment, car la maladie fait peur aux gens – alors qu’un schizophrène a peur du monde, il ne veut pas faire peur au monde » explique-t-il tristement.
L’écriture et la prière
Pour tenter de rompre cette solitude, Paul fait partie d’une chorale. Il aime cette impression de faire un seul corps avec toutes les voix. Et il révèle son hobby : le whisky. Il s’octroie un verre d’alcool le samedi et le dimanche. Depuis une dizaine d’années, il fréquente une boutique où il entretient des liens avec les vendeurs. Avec eux, qui ignorent sa maladie, il discute et déguste différents crus. Et surtout, Paul s’appuie sur l’écriture et la prière, les deux piliers de sa vie. Ecrire a toujours été sa passion. En 2013, il publie un livre témoignage* sur sa maladie. L’ouvrage a rencontré son public, et cela lui a donné une énergie vitale qu’il n’avait pas avant. Il espère sortir prochainement un deuxième livre, pour retrouver cet élan. C’est d’ailleurs le conseil qu’il donnerait à un jeune qui vient de recevoir un diagnostic : « Trouve-toi une passion. Même si on n’est pas capable d’avoir un métier, la passion, on peut l’entretenir ».
Aujourd’hui, c’est dans l’oraison quotidienne que Paul puise la force de poser un pas après l’autre. « Ce qui est compliqué, ce sont les distractions, mais ce n’est pas pour autant que la prière est moins belle et moins efficace. J’apprends l’humilité » dit celui qui n’entend plus de voix, mais qui s’exprime d’une voix profonde et posée.
*Dialogue avec moi-même. Un schizophrène témoigne, Polo Tonka, éd. Odile Jacob.