Chroniques

Quand mes yeux ont appris à entendre

Charlotte de Vilmorin
Publié le   à 11h17
3 min
portrait de Charlotte de Vilmorin

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Du haut de mon fauteuil roulant, ou plutôt du bas, je milite régulièrement pour plus d’accessibilité. Bâti, transports, espaces publics, vie scolaire et professionnelle voire politique… Confrontée aux obstacles et situations discriminantes que beaucoup ne voient pas, j’observe et je prends la parole, en espérant que les consciences bougent et que les lignes évoluent. Mais une expérience vécue en paroisse m’a récemment fait prendre la mesure de mes propres œillères, et vivre la messe sous une lumière nouvelle.

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Une fois par mois, dans ma paroisse parisienne de Sainte-Rosalie, nous célébrons la messe traduite en langues des signes française (LSF) pour les personnes sourdes et malentendantes. Quelle claque ! Comment n’avais-je pas pensé plus tôt que la messe, dans sa quasi-totalité, était inaccessible pour tant de monde? Il m’aura fallu trente-cinq ans d’assiduité dominicale pour que je sois confrontée pour la première fois à ce besoin criant d’adaptation! Cette prise de conscience m’a ouvert les yeux sur notre handicap à tous: voir le monde à travers un seul prisme. Et sur la nécessaire humilité à laquelle nous sommes tous appelés: penser à ce que vit l’autre, se mettre à sa place, prendre conscience de nos aveuglements et des murs invisibles que nous bâtissons sans le savoir.

La messe signée nous invite à ralentir un peu pour nous mettre au rythme des traducteurs et à faire attention à ce que personne ne soit laissé derrière. Elle nous force aussi à reconnaître nos propres limites, nous qui ne maîtrisons pas cette langue. La messe est suivie par un repas partagé, et je ne me suis jamais sentie aussi handicapée de ma vie que quand j’ai dû essayer de me faire comprendre avec les mains, moi qui peux à peine bouger…!

Ce qui m’a le plus frappée, c’est que cette expérience de messe traduite avec des gestes m’a offert de découvrir un sens plus riche des mots auxquels mes oreilles sont habituées. Christ, baptême, Esprit Saint… Les mains parlent en réalité autant que la bouche, et nous permettent d’éclairer différemment la beauté et la profondeur du mystère de notre foi! Car l’assemblée chrétienne participe en répondant, chantant et priant avec les yeux, les mains, les oreilles ou la voix. J’ai depuis beaucoup médité sur cette phrase de Saint Paul: «L’œil ne peut pas dire à la main: ‘’Je n’ai pas besoin de toi’’; la tête ne peut pas dire aux pieds: ‘’Je n’ai pas besoin de vous.’’» (1Co 12, 21). Nous aussi, nous avons besoin des uns des autres pour grandir dans notre vie spirituelle, et faire que l’Église soit vraiment ce corps où chacun a sa place.

Saint-Augustin nous dit que chanter, c’est prier deux fois. Et si chanter avec les mains, c’était prier trois fois?

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