Regarde-moi s’il te plaît ! 

Chroniques

Regarde-moi s’il te plaît ! 

Aliénor Vinçotte
Publié le   à 13h40
3 min
Regarde-moi s’il te plaît ! 

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J’ai toujours eu besoin qu’on me regarde quand je parle. Il paraît que c’est une habitude de sourds. Quand je discute avec une personne entendante occupée à autre chose, le regard ailleurs, je finis souvent par m’interrompre. « Vas-y, parle, je t’écoute ! », me répond-on, souvent d’un ton impatient. Une phrase à laquelle je réponds comme un leitmotiv : « Oui, mais j’ai l’impression que tu ne m’écoutes pas ».

L’attention d’une personne sourde n’est pas celle d’une personne entendante. Nous observons les visages, décryptons les expressions, suivons chaque mouvement des lèvres, de peur de manquer un mot. Avec le temps, j’ai compris que cette intensité du regard pouvait parfois déstabiliser.

J’en discutais récemment avec des amis sourds, sur une plage. L’un d’eux racontait qu’il cessait automatiquement de parler dès que son interlocuteur détournait le regard. Les autres ont acquiescé en riant : « Ah, toi aussi tu fais la même chose ? » Puis mon attention a été happée par un enfant qui s’agitait dans sa poussette. « Continue, je t’écoute », ai-je lancé de façon automatique.

Mon amie s’est tue. Elle a attendu que je revienne à elle.

Cette délicatesse m’a reposée. Je me suis souvenue d’une amie entendante qui, heureuse de ses retrouvailles avec moi, avait continué à parler alors que je jonglais entre un bébé en pleurs, un apéritif à préparer et ses phrases dont je tentais de recoller les morceaux. Ce jour-là, je n’avais pas osé l’interrompre. Je n’ai même pas eu la place de lui exprimer mes besoins, de lui dire « stop, tu vas trop vite ».

Il est vrai qu’à force de vivre parmi les entendants, j’ai adopté certains de leurs réflexes. Il m’arrive de répondre depuis la pièce d’à côté ou de poser une question sans m’assurer de voir la réponse. Et lorsque je n’ai compris qu’une phrase sur deux, je m’agace : « Tu sais bien que je ne comprends pas si tu me parles sans être en face de moi ! » Souvent, je culpabilise : après tout, c’est à moi d’exprimer mes propres besoins !

Mais justement, là où c’est reposant, c’est de se retrouver avec des personnes qui comprennent ce qu’on vit et anticipent nos propres besoins avant même qu’on ait pu les exprimer. Comme cette amie qui a attendu que je revienne à elle pour reprendre notre conversation. Ou cette jeune professionnelle travaillant avec de jeunes enfants sourds, rencontrée au hasard d’un reportage, qui a su, sans me connaître, comment se placer pour rendre notre conversation fluide alors que nous marchions.

J’avais l’impression d’être comprise. Qu’elle a su qui était la véritable Aliénor. Je ne saurais comment l’expliquer, ce sentiment est confus. Mais j’ai l’impression d’être prise dans mon entièreté, non pas comme une personne sourde qui se fond parmi la masse des entendants et se « débrouille super bien », mais comme une personne avec des besoins spécifiques liés à la surdité. Parce que je me sentais, quelque part, « écoutée ». Je ne sais pas si c’est lié à la surdité, mais je me suis rendu compte ce jour-là que j’ai un grand besoin qu’on me regarde. C’est une façon de me dire : « Je suis là, je t’écoute ».

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