Reportages

Au cirque ZimZam, tous en piste

Depuis 2018, le chapiteau du cirque ZimZam est planté près du village de la Tour d’Aigues, dans le Luberon. Sous cette toile vivante, le plaisir du jeu fait gagner en bien-être, en confiance et en autonomie les personnes handicapées.
Nina Hubinet
Publié le   à 12h30
8 min
Au cirque ZimZam, tous en piste
© Nina Hubinet

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Le givre du matin finit de fondre sous un timide soleil d’hiver. Il est un peu plus de 10 h ce vendredi lorsque Lakhdar, la cinquantaine courbée, entre sous le chapiteau rouge. Fanny Domas, l’intervenante du cirque l’accueille chaleureusement. Il s’arrête quelques instants face à la piste, puis s’assoit sur les gradins et commence à défaire lentement ses lacets. Fanny lui tend des grosses chaussettes que ZimZam propose dès que le froid s’installe. « Monsieur Lakhdar a besoin d’un coup de main aujourd’hui, j’ai compris », lui glisse-t-elle dans un sourire, en l’aidant à les enfiler. Après un peu plus de deux ans d’ateliers hebdomadaires, l’un et l’autre commencent à bien se connaître.

Un objectif social large

Pour autant, la circassienne ne sait pas exactement de quoi souffre Lakhdar, qui réside depuis de longues années en hôpital psychiatrique et cumule handicap mental et troubles psychotiques. « Sauf s’il y a un problème physique particulier, je préfère ne pas savoir de quel handicap les personnes sont porteuses. Je n’en ai pas besoin », fait savoir Fanny, qui est aussi coordinatrice pédagogique du cirque ZimZam pour le Vaucluse. Ce principe correspond à la philosophie de ce cirque adapté : tous peuvent être accueillis, sur un pied d’égalité, lors des ateliers.

Outre les bénéfices pour les personnes handicapées, ZimZam a un objectif social plus large. « Pour nous, le cirque est un vecteur pour créer de la mixité et changer le regard sur le handicap », pose Antoine Cezard, coordinateur général de l’association ZimZam, créée à Marseille il y a vingt ans et implantée à la Tour d’Aigues, dans le Luberon, depuis 2018.

Le chapiteau rouge est d’ailleurs installé sur le terrain de l’institut médico-éducatif (IME) de La Bourguette, une association pionnière dans la prise en charge de personnes handicapées dans le Vaucluse.

S’il abrite principalement des séances destinées à ce public, il accueille aussi, le mercredi, un atelier ouvert à tous les enfants, dont l’un des participants est porteur d’un handicap. « Des compagnies viennent également en résidence ici : en échange de la mise à disposition du lieu pendant une semaine, les artistes invités mènent des ateliers avec des personnes handicapées », explique Antoine Cezard. À l’inverse de la tendance qui pousse à détourner le regard du handicap, ZimZam œuvre inlassablement pour provoquer la rencontre.

Motricité et plaisir 

Pour Lakhdar, l’atelier cirque hebdomadaire est surtout l’occasion de sortir de l’hôpital, qu’il quitte rarement. Habitué des lieux, il ne tarde pas, après le temps d’échauffement, à se diriger vers la bascule, sorte de grand demi-disque en bois sur lequel il se tient en équilibre, aidé par Fanny et Gamzé, l’une des aides-soignantes. Il semble prendre plaisir à transférer son poids d’un pied sur l’autre. « Quand il vient ici, il est actif, alors que quand il est au pavillon, il n’a envie de rien faire, constate Gamzé. On voit que ça lui fait du bien pour conserver sa motricité. Il est souvent plus apaisé après le cirque ».

Quelques minutes plus tard, Lakhdar attrape avec dextérité les cerceaux que Fanny lui lance. « Vous avez vu ce qu’on fait ? Un vrai numéro ! », s’amuse la circassienne. Mais lorsqu’à la fin de la séance, il reste assis sur sa chaise et ne réagit pas à sa proposition de grimper sur le trapèze, elle lui dit doucement : « D’accord, tu es fatigué, on s’arrête là pour aujourd’hui. »

Patience, écoute, délicatesse : on comprend que ce sont les piliers du travail réalisé par les intervenants du cirque ZimZam. « Il ne faut pas avoir peur du vide. Lors des premiers ateliers avec des personnes autistes, on a l’impression qu’il ne se passe rien », raconte celle qui a d’abord été professeur de cirque pour les enfants. « Pour certains, cela prend des mois avant qu’ils me regardent, poursuit Fanny. Mais c’est grâce à ce temps passé ensemble que la confiance s’établit. Et un jour, il y a un déclic. Tout à coup, on n’a plus le sentiment d’être un meuble pour eux, mais une personne ».

Ce lien singulier que Fanny a créé avec les participants, on le perçoit à chaque atelier. « Je peux poser mes mains sur tes oreilles ? », demande-t-elle lors de l’échauffement à Fabrice, venu comme chaque jeudi avec trois autres résidants d’un foyer d’accueil médicalisé pour des personnes autistes un peu âgées. L’homme mutique à la haute carrure semble approuver par un sourire en coin, et les mains de Fanny viennent l’aider à pencher sa tête vers la droite et la gauche. « On doit sentir dans le corps ou le regard ce qui se passe pour eux, surtout quand il n’y a pas de parole », souligne l’intervenante.

Vaincre le vide

Après Lakhdar, c’est le groupe de la Maison du parc au cyprès qui déboule dans le chapiteau de ZimZam. Pour la plupart des huit personnes présentes, inutilede guetter leurs émotions : elles les expriment très clairement. « Je suis très content de venir ici ! », lance Djamel, radieux, avant d’ajouter : « Fanny, je l’aime beaucoup ! » À côté de lui, Jérémie, qui le dépasse de deux têtes, rit d’excitation, tandis qu’Angelica a décidé de faire une démonstration de karaté ponctuée de « Yaaa ! ».

Un temps de discussion, assis en cercle, fait un peu redescendre la vapeur, puis Fanny distribue les bâtons du diable, et tous s’amusent à faire rebondir ou à s’envoyer les tiges colorées. On passe ensuite aux choses sérieuses : aidés par Fanny ou Margaux, l’éducatrice spécialisée qui les accompagne, les participants se hissent sur le trapèze, un bidon ou un gros ballon, levant le menton et parfois les bras en V, fébriles mais heureux.

« Le cirque les pousse à dépasser leurs peurs, ils gagnent en confiance, ça les valorise. Et ça se répercute au-dehors : au fil des mois, ils vont davantage arriver à faire des choix ou à prendre des initiatives »

« Quand je monte sur le trapèze, je me sens courageux, et après je suis fier », témoigne ainsi Jérémie lors d’un échange collectif en fin de séance. « Moi, j’adore la poutre », fait savoir Angelica, qui se fixe comme prochain objectif de se mettre debout dans le tissu aérien. « Le trapèze, ça me fait un peu peur », confie Shakeir, plus discret, tout en ajoutant : « Quand je viens au cirque, je suis bien ! » Robin, parfois un peu à l’écart pendant les exercices, dit aimer « rouler sur le ventre » sur le gros ballon, et « être calme » après le cirque.

Quant à Lisa, qui a du mal à s’exprimer, c’est Fanny qui vante sa progression : « Quand tu es arrivée ici, tu avais peur d’essayer les agrès, mais maintenant tu as pris confiance en toi et tu oses de plus en plus. » L’enthousiasme déborde de ce moment passé sous le chapiteau, et Margaux, l’éducatrice, atteste que ses bienfaits sont perceptibles bien au-delà. « Le cirque les pousse à dépasser leurs peurs, ils gagnent en confiance, ça les valorise. Et ça se répercute au-dehors : au fil des mois, ils vont davantage arriver à faire des choix ou à prendre des initiatives », observe-t-elle.

Une fois la joyeuse troupe repartie, Fanny et Antoine rejoignent la roulotte « cuisine » pour déjeuner avec les artistes de la compagnie Largade, en résidence au cirque en cette fin d’année. Quelques jours plus tôt, ils ont mené un atelier autour de leur création avec un adolescent autiste. « Au bout d’un moment, ça a accroché, et il me suivait, très concentré. Il a même pris l’initiative quand je le lui ai proposé : c’est moi qui imitais ses mouvements », raconte le danseur Mika Jaume. « C’était un beau moment ! ». L’un des instants de grâce que la magie ZimZam parvient à créer.


À savoir

S’il existe en France une dizaine de structures de cirque adapté aux personnes handicapées, ZimZam est la seule installée au sein d’une structure médico-sociale. « La Bourguette est propriétaire du chapiteau, mais le matériel à l’intérieur et les roulottes appartiennent à notre association, et une convention nous lie l’une à l’autre », précise Antoine Cezard.

ZimZam travaille aussi avec une dizaine d’autres établissements médico-sociaux. Le cirque compte cinq salariés permanents entre La Tour d’Aigues et Marseille, et autant de collaborateurs réguliers. La structure s’autofinance à 60% en proposant des stages : les personnes handicapées peuvent alors rester entre deux et quatre jours sur place, logées dans les roulottes. Les institutions publiques, dont l’UE, la Région Paca et la Drac, et des fondations privées, financent les 40 % restants.

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