Recruteur cherche candidat handicapé
Au Palais du Grand Large à Saint-Malo, en ce matin gris, demandeurs d’emploi et entreprises se pressent dans la grande salle qui offre une vue époustouflante sur la mer. Aya s’installe derrière une petite table numérotée, prête à recevoir ses interlocuteurs. Contrairement aux apparences, la jeune femme n’est pas chargée de recrutement pour une entreprise, mais à la recherche d’un nouveau poste et porteuse de handicap.Elle participe au job dating handi inversé, organisé par France Travail et Cap emploi, dans le cadre du Festival Regards Croisés. Un peu tendue, Aya explique: «Je souhaite trouver ici un recruteur bienveillant qui acceptera de prendre en compte mon handicap. J’ai eu plusieurs mauvaises expériences en entretien : les portes se fermaient lorsque j’évoquais mon besoin de temps aménagé.»
Côté couloir, une quarantaine d’entreprises locales découvrent les CV affichés au mur.La chargée de recrutement d’un grand groupe se dirige vers Aya. Elle a repéré les compétences en comptabilité de la candidate, et présente son entreprise, puis ses besoins. Aya développe alors son expérience et son savoir-faire avant de poser ses conditions: «Ma pathologie chronique m’oblige à travailler à temps partiel. Avec un temps plein, je sais déjà que je multiplierai les arrêts maladie.»
Il ne faut pas se leurrer, le handicap reste un frein. Je refuse de le mentionner sur un CV. Cela fait peur, les entreprises pensent tout de suite à un handicap lourd.
Non loin de là, Emmanuelle espère trouver des pistes d’embauche réelles pendant la matinée. Elle est en reconversion professionnelle après un accident du travail, il y a trois ans. Elle pointe: «Mon handicap physique ne se voit pas, mais il complique énormément ma vie au quotidien et j’ai du mal à trouver un poste adapté à mes contraintes. Il ne faut pas se leurrer, le handicap reste un frein. Je refuse de le mentionner sur un CV. Cela fait peur, les entreprises pensent tout de suite à un handicap lourd.»

Ludovic est plus détendu. Il vient d’être abordé par un domaine touristique qui correspond exactement à sa cible. «L’entretien s’est bien passé, commente-t-il. J’étais en confiance, sachant qu’on m’avait déjà repéré pour mes compétences. Et j’ai pu exprimer mes limites: pas de travail de nuit ni de port de charges lourdes.» Jérôme, en fauteuil roulant a, de son côté, été démarché pour un poste auquel il ne pensait pas. « Je me retrouve en position de force, note-t-il, réjoui. C’est moi qui demande à l’entrepriseses attentes et propose mes capacités!»
« On préfère embaucher une personne en situation de handicap en connaissance de cause et faire les adaptations nécessaires plutôt que de découvrir des problèmes au bout de six mois.»
Les recruteurs apprécient eux aussi le dynamisme de ce renversement de position. «On aborde les candidats sans a priori, sans jugement et on les découvre en discutant. C’est un peu bousculant mais très intéressant», témoigne une responsable des ressources humaines. Une autre souligne la transparence des échanges: « On préfère embaucher une personne en situation de handicap en connaissance de cause et faire les adaptations nécessaires plutôt que de découvrir des problèmes au bout de six mois.» Un employeur venu faire connaître sa société, et repérer des candidats, résume: «Nous les voyons comme des futurs talents. Ils ont des compétencesdont nous avons besoin pour certains postes. Parmi les CV, il y a des pépites; à nous d’être les plus convaincants. »
À la fin de la session, Aya repart avec plusieurs contacts. « Avec un handicap, la recherche de travail est plus difficile physiquement et mentalement, observe-t-elle. Mais nous sommes tous très motivés pour dépasser ces obstacles. Nous sommes vraiment des forces pour l’entreprise!».