Revenir à soi

Chroniques Points de vue

Revenir à soi

Sophie Lutz
Publié le   à 10h22
3 min
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Nous installons Philippine près du pilier au fond de l’église. Pas de haut-parleur trop près, et la possibilité de bouger discrètement si besoin. Nous prenons place sur le banc voisin, quand une dame se précipite sur elle. Philippine, surprise, se mord la main. Je me précipite à mon tour pour la rassurer. La dame m’interpelle : « Il y a de la place devant ». « Tu ne vois rien ici, pauvre chérie », dit-elle à Philippine.

Occupée à tenir les mains de Philippine énervée par les gestes d’affection envahissants de la dame, je choisis de ne pas la ménager et lance : elle est aveugle. La dame retourne à sa place. Elle recommencera à stresser Philippine au moment du geste de paix. Cette dame est aveugle aussi, dans le sens où elle ne sait pas voir qu’elle ne fait pas le bien qu’elle voudrait à Philippine.

Nous nous promenons en ville. L’homme chancelle, sa bouteille à la main, sale, saoul, et s’exclame en voyant Philippine: «Il faut demander l’euthanasie, là!» L’air du temps infuse efficacement, y compris les esprits dissous dans l’alcool. Cet homme veut sans doute du bien à Philippine.

Où est le bien, où est le mal, qui peut le dire ?

« Je choisis de regarder ce qui se passe, et de ne pas me laisser contaminer par les émotions de ces personnes. »

Je pourrais considérer que ma fille est victime de ces personnes au comportement inadapté et en souffrir. Je peux les déplorer. J’avoue avoir ressenti des choses désagréables en les vivant, mais je les ai laissées glisser assez vite, parce qu’elles ne m’appartiennent pas.

Je choisis de regarder ce qui se passe, et de ne pas me laisser contaminer par les émotions de ces personnes, de les laisser éprouver ce qu’elles éprouvent, ce qui leur appartient, sans le prendre sur moi. Je ne me charge pas non plus de les corriger. Je n’en ai pas le pouvoir, ni l’envie.

Quel allègement de ne pas me charger du fardeau qui n’est pas le mien. Changer les autres n’est pas à ma portée. Choisir ma position face aux autres est ma part : ça devient plus intéressant. L’exploration est riche. Les options sont variées, les résultats imprévisibles, l’apprentissage permanent. Le mauvais réflexe de sortir de mon chemin pour aller marcher sur celui des autres revient parfois. Je me perds. J’essaie alors de revenir à moi.

Une jeune fille me confie en larmes qu’elle ne supporte pas les regards sur sa sœur handicapée. Pour le moment, elle est perdue dans le regard des autres. Pourvu qu’elle trouve son chemin pour ne plus porter ce poids. Là encore, je ne peux pas le trouver, ni le parcourir pour elle. Chaque chemin est unique, pour traverser ce qui fait mal.

À lire aussi, la chronique : Ce qui ne peut se dire a été crié

Sophie Lutz est la maman de Philippine, 25 ans, polyhandicapée. Elle est aussi l’auteure du livre « Derrière les apparences » (Ed. Emmanuel).

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