« Au cœur de la schizophrénie, j’ai retrouvé Dieu »
Élevé dans une famille catholique pratiquante, je n’ai pas eu une enfance très heureuse. Mon père s’énervait facilement, j’avais du mal à me faire des amis. J’allais à la messe pour suivre le mouvement et j’ai reçu les sacrements. J’ai obtenu mon bac et, poussé par mes parents, eux-mêmes infirmiers, j’ai passé le concours pour accéder à cette formation. C’est ainsi que j’ai quitté ma Bretagne natale pour aller étudier à Paris. J’avais 18 ans. C’était jeune. J’enchaînais des stages difficiles où je me sentais jugé. Fragile, j’ai commencé à fumer du cannabis. Cela me détendait. J’ai intégré un groupe de fumeurs. Pour la première fois, j’avais ce que je pensais être des amis.
J’ai redoublé ma troisième année et j’ai abandonné mes études. Drogué, fatigué, je n’y arrivais plus. Par équivalence, j’ai pu exercer le métier d’aide-soignant. Cela m’a plu. J’avais moins de responsabilités, plus de contacts avec les patients. Et je suis parti effectuer mon service militaire juste après une rupture amoureuse. J’y ai vécu des moments très difficiles, avec des envies suicidaires, mais j’ai tenu jusqu’au bout.
J’allais être un nouveau Messie. J’ai cru parler avec Dieu. Pensant Lui obéir, j’ai sauté du cinquième étage. Je ne voulais pas mourir, j’étais persuadé qu’il y aurait un miracle.
Au retour, j’ai repris mon métier d’aide-soignant. J’entendais des voix depuis quelque temps, mais j’étais dans le déni. Je me disais que des personnes me parlaient derrière le mur. J’avais lu que les Amérindiens arrêtaient de boire et de manger durant plusieurs jours pour trouver la direction de leur vie. J’ai voulu essayer. J’ai tenté l’expérience pendant deux semaines. Les voix se sont alors faites de plus en plus fortes, et j’ai eu une bouffée délirante. J’allais être un nouveau Messie. J’ai cru parler avec Dieu. Pensant Lui obéir, j’ai sauté du cinquième étage. Je ne voulais pas mourir, j’étais persuadé qu’il y aurait un miracle.
J’ai eu plusieurs fractures, notamment une au coude avec une artère sectionnée. Des policiers sont passés à ce moment-là, ils m’ont sauvé la vie. La Providence venait d’entrer dans mon existence. Cette épreuve m’a révélé à moi-même. J’ai dû réapprendre à marcher. J’ai pris un nouveau départ. J’ai vu mon père pleurer près de mon lit de réanimation. C’était donc qu’il m’aimait. Par des entretiens thérapeutiques, j’ai découvert qu’il avait lui aussi beaucoup souffert enfant. J’ai réussi à lui pardonner sa dureté.
Un retour à Dieu
Après cinq mois de rééducation en service psychiatrique, puis chez mes parents en Bretagne, j’ai retrouvé mon travail en région parisienne. Mes parents m’ont proposé d’aller à la messe à Trappes. Ils m’avaient aidé à déménager, je pouvais bien faire ça pour eux. L’église était blanche, il y avait un grand Christ en croix derrière l’autel, des enfants, une chorale de jeunes. J’ai fait comme les autres, et j’ai été communier pour la première fois depuis très longtemps. J’ai ressenti un vrai bien-être. J’ai réappris le Notre Père, je me suis intéressé aux différentes fêtes religieuses catholiques, aux apparitions de la Vierge ; je priais le chapelet tous les jours, j’allais à la messe en semaine quand mon travail me le permettait…
Ma conversion a été assez lente, mais je sentais que la foi me donnait la paix et un sens à ma vie. J’ai réussi à arrêter de fumer le cannabis, mais je faisais le yoyo avec mon traitement, l’arrêtant quand je me sentais mieux. J’ai démissionné. Je ne tenais plus le rythme. Puis, au terme d’un pèlerinage où j’avais maltraité mon corps, je suis arrivé à Compostelle, envahi de voix. Il s’en est suivi un traitement conséquent et l’impossibilité de continuer à travailler.
J’ai pensé alors avoir une vocation monastique. Je suis rentré à Notre-Dame d’Espérance, une communauté de bénédictins qui accueillent les personnes fragiles. Très vite après mon entrée, les bilans psychologiques effectués émettaient un avis très réservé, mais comme je m’adaptais bien, j’ai pu rester. Après trente-trois mois, je n’ai pas été accepté au noviciat. Je porte encore la croix des postulants. Cette expérience m’a donné un équilibre que je n’avais pas avant. Une vie réglée par la prière, tournée autour du Seigneur, était celle qui me convenait.
Je n’avais pas envie de retourner seul dans un studio après cette vie en communauté. J’ai eu la chance de pouvoir intégrer la maison Aygues-Vives il y a six ans. Sacristain à la paroisse du Sacré-Cœur, bénévole dans une boutique solidaire, et auxiliaire de vie, le rythme était trop soutenu. J’ai connu une nuit de la foi. J’ai eu un moment de doute : j’avais perdu mon roc. En mai dernier, j’ai été hospitalisé trois semaines. Par volonté, j’ai continué à réciter le chapelet, à lire la Bible, les Psaumes 24 et 111, qui me touchent particulièrement…
Quand j’entends des voix, je chante des chants religieux pour les contrer. Si on n’écoute pas les voix, elles n’ont aucune prise sur nous. Au mois d’août, j’ai reçu le sacrement des malades. Cet événement m’a remis sur les rails. J’ai plein de petits signes de la Providence qui me montrent que Dieu est toujours à mes côtés. Plus je vieillis, plus je me sens heureux. Je suis plus humble, et je reconnais ma fragilité. Par elle, j’ai rencontré Dieu. J’aime aujourd’hui témoigner de mon parcours et de l’espérance qui m’habitent. Dieu ne m’a pas guéri, mais sans lui, il n’y a pas de bonheur possible. La folie, c’est de vivre sans lui.
Ludovig Pot est l’auteur de « De la schizophrénie à Dieu », éd. Docteur angélique, 2021, 12 €.