Sara Bahadori, psychiatre : « Le TDAH n’est pas qu’une faiblesse, c’est une force »
Quels sont les signes qui doivent alerter les parents et les conduire à chercher un diagnostic ?
Les parents remarquent beaucoup de bougeotte, de distraction, de fautes d’étourderie ou encore des difficultés à obéir pour les routines. Ce sont des enfants à qui il faut répéter quinze fois « va mettre ton pyjama » et tant qu’on ne le fait pas avec eux, ils ne le feront pas. Si à cela s’ajoute une certaine dose d’impulsivité, il faut penser au TDAH.
Comment se pose le diagnostic ?
On établit un diagnostic clinique où l’on regarde l’intensité, la durée des symptômes. On pose beaucoup de questions à tous ceux qui sont en contact avec cet enfant (enseignant, parents, nounou, grands-parents…) ; on regarde les bulletins scolaires… L’une des clés du diagnostic est que ce trouble doit être présent partout, à la maison, à l’école, au sport… Il peut y avoir ensuite des examens complémentaires pour voir s’il n’y a pas d’autres troubles associés qui rendent le quotidien encore plus compliqué, comme tous les troubles «dys ». De manière très fréquente, on trouve le trouble oppositionnel comme comorbidité. Ce sont des enfants qui sont opposants non pas parce qu’ils sont « vilains » mais parce que, comme leur quotidien est compliqué, à un moment ils tirent sur le frein à main et ne veulent plus rien.
Qu’est-ce qui se joue dans le cerveau d’un enfant TDAH ?
La partie du cerveau qui sert à freiner, à planifier, se développe avec trois ans de décalage par rapport aux enfants de leur âge. J’aime souvent dire aux parents que leur enfant a dans la tête une Ferrari avec des plaquettes de frein de 2CV. Ils ont du mal à s’arrêter, ils sont impulsifs, ils peuvent être capricieux. Ce sont souvent des enfants anxieux, avec de la tristesse, un manque d’estime d’eux-mêmes. Ils sont très sensibles à la récompense, et la récompense immédiate. Leur devise pourrait être « Un tiens vaut mieux que deux tu l’auras ».
Quel est l’enjeu pour ces enfants ?
L’un des nerfs de la guerre est de préserver le développement personnel et les potentialités de l’enfant. Quand on s’occupe d’un enfant avec un TDAH, qu’on adapte l’environnement à lui, qu’on fait en sorte qu’il soit heureux, ce n’est pas tellement lui à l’instant « T » que l’on soigne. Il s’agit de construire solidement son avenir, et non d’obtenir que l’enfant se conforme à la norme. Ils apportent beaucoup à la société une fois adultes, et il ne faut pas gâcher cela même s’ils sont turbulents en classe, ou qu’ils ont oublié leur bonnet cinquante fois dans l’année… Alors, oui, ils sont dérangeants et bruyants quand ils sont petits, mais quand ils grandissent, ils deviennent des individus exceptionnels, des personnes ressource pour la collectivité.
Quels conseils donnez-vous aux parents ?
Les parents ont un stress familial énorme. Un conseil, un seul : « Ne vous désespérez pas, mais méfiez-vous du stress, c’est le principal ennemi ». Les parents doivent se déculpabiliser. Ce ne sont pas des mauvais parents. Ce sont même souvent de parents plus créatifs, plus tendres. Il faut aussi qu’ils ne restent pas seuls, qu’ils se rapprochent d’associations spécialisées qui sont des mines d’or de ressources. Leurs enfants doivent être accompagnés physiquement dans tous les process du quotidien car ils ont du mal à enregistrer les routines. On ne peut pas être dans le salon et leur dire d’aller mettre leur pyjama : il faut aller les voir, se mettre à leur niveau et les regarder dans les yeux. Si on n’a pas les yeux, on n’a pas le cerveau. Des plannings visuels sont aussi bien utiles. Et surtout, il faut les féliciter du matin au soir, des milliards de fois.
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Il est aussi important d’aller vers la guidance parentale spécialisée dans le TDAH comme les groupes Barkley, le programme de Pratiques Parentales Positives TripleP, ou encore le programme «Ces années incroyables ». La bonne guidance parentale se passe en groupe. Les parents peuvent s’échanger leurs astuces. Amorcer un changement, c’est coûteux; quand on voit les autres le faire, ça encourage.
Quels sont les apports d’un traitement médicamenteux ?
Les recommandations de l’HAS disent qu’il faut tout essayer avant de se tourner vers le médicament. On met souvent en place une alliance thérapie/médicament. Si les symptômes sont vraiment trop forts, on peut les atténuer avec le médicament afin que ce soit vivable. L’idée est de sauver le développement personnel de cet enfant et ses potentialités socio-professionnelles pour demain. Quand l’enfant souffre, qu’il se trouve nul, on ne peut pas le laisser comme ça. C’est vraiment au cas par cas.
Que deviennent ces enfants à l’âge adulte ?
Les traits de tempérament persistent, le trouble pas forcément. Ce sont des personnes qui restent plutôt impulsives, impatientes, qui bougent beaucoup, qui changent souvent de travail… Un petit pourcentage garde des symptômes suffisamment gênants pour qu’ils aient besoin d’une médication mais ce n’est pas la règle, et si ça arrive, ce n’est pas la fin du monde. Le TDAH, c’est une force, pas une faiblesse. Il faut juste apprendre à la maîtriser et on peut en faire plein de belles choses.