Témoins

Schizophrénie : « J’arrive à reparler de ma première crise depuis peu » 

Lucille, 30 ans, diagnostiquée schizophrène il y a sept ans, raconte comment elle a fait face à la violence de ce trouble psychique. 
Guillemette de Préval
Publié le   à 12h16
5 min
Schizophrénie : « J’arrive à reparler de ma première crise depuis peu » 

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Ma première crise a eu lieu en août 2016, lors d’un trajet en avion. J’avais passé quelques jours chez un ami, en Italie, et je rentrais chez moi, à Dublin, où j’habitais à l’époque. J’ai vécu une décompensation très violente. Je me souviens avoir ressenti des bizarreries, des impressions de flash, beaucoup d’angoisses… Tout le mois qui a suivi, je ne dormais plus. J’entendais beaucoup de voix. J’avais peur de mourir si je mangeais quelque chose, donc je ne m’alimentais plus trop.

J’arrive à parler de cet épisode que depuis peu de temps, tellement il a été d’une violence extrême… Cette première crise a été la plus traumatisante.

Des phobies d’impulsion

J’ai été hospitalisée durant deux semaines. J’ai fait beaucoup de sport durant cette période et ai été mise sous médicaments. Je ne voulais pas rester, le personnel soignant a fini par me laisser partir mais ça a été un échec. Je pensais que ma vie allait reprendre son cours normal: mes cours en école de commerce, mon job étudiant… Or, c’est impossible après un tel choc.

J’ai dû tout abandonner car cette crise a généré des troubles cognitifs. Je n’étais plus capable de réaliser certaines choses. J’avais des phobies d’impulsion dans le métro. Je n’étais pas du tout rétablie. Après ma première hospitalisation, j’ai eu comme l’impression d’une pile qui se décharge. J’avais très peur qu’une autre crise survienne.

J’ai été hospitalisée sous contrainte, c’est-à-dire de force, pendant trois mois. C’est traumatisant pour la personne malade et ses proches.

Le diagnostic de ma schizophrénie a été posée en 2018, après avoir fait une deuxième grosse crise. On m’avait fait arrêter les médicaments pour voir comment j’allais réagir. C’est ce que font certains psychiatres pour vérifier le caractère épisodique ou régulier de la crise. J’ai été hospitalisée sous contrainte, c’est-à-dire de force, pendant trois mois. C’est traumatisant pour la personne malade et ses proches.

Avec le recul, j’ai appris à en parler. Je me doutais beaucoup de ce diagnostic, même si je craignais de l’entendre. Des personnes de mon entourage m’en avaient déjà parlé. L’apprendre m’a permis d’avancer. La psychiatre m’a tout de suite dit qu’elle avait un patient schizophrène qui avait construit une belle carrière, que ma vie ne s’arrêtait pas à la maladie et que je pouvais accomplir de belles choses. Dans un moment où l’on se sent si vulnérable et perdu, cela fait du bien de l’entendre.

Des défauts d’insight

J’ai aussi eu la chance d’être bien entourée, alors qu’on sait que la schizophrénie isole beaucoup. Mon père aussi est atteint de troubles de la bipolarité depuis qu’il a 19 ans. Il a refait des crises au moment d’être papa. On en avait déjà parlé en famille et puis, même enfant, on comprend les choses. On voit que son père ne ressemble plus à celui qu’on connaissait, qu’il a le regard vague, qu’il est fatigué et réagit très lentement… Lorsque j’ai fait mes propres crises, on a eu de longues conversations tous les deux. Ça n’a jamais été tabou. Il a été très à l’écoute, il s’est remis en question… Je me souviens l’avoir entendu dire, en parlant à quelqu’un: «Tu crois que cela me fait plaisir d’avoir filé ma maladie à ma fille?» Il s’est senti coupable. Quand une maladie psychique surgit, elle fait irruption aussi bien dans la vie de la personne concernée que son entourage.

On a l’impression que ce trouble vient de nulle part. En réalité, il y a souvent des signes avant-coureurs.

Mais parler d’irruption, c’est à la fois vrai et faux comme façon de décrire l’arrivée de ce trouble dans une vie. Oui, on a l’impression qu’il vient de nulle part. En réalité, il y a souvent des signes avant-coureurs. Le problème, c’est qu’il y a si peu de prévention qu’on ne parvient pas à les anticiper. On appelle ça faire des «défauts d’insight», c’est-à-dire de n’avoir pas conscience de ses troubles.

Lorsque j’étais adolescente, j’avais une appétence pour l’alcool, ça calmait mes angoisses. Grâce à ça, j’étais bien. Ce comportement aurait dû m’alerter. Jeune adulte, j’ai beaucoup consommé de drogues. À une période, c’était quasi tous les week-ends. Et cela est reconnu comme faisant partie des déclencheurs d’un trouble psychique. Il y a tellement de choses à faire en termes de prévention…

Aujourd’hui, j’ai une licence professionnelle de médiatrice santé-paire. J’exerce à l’hôpital Sainte Anne depuis trois ans, à mi-temps.

J’ai également co-fondé «La Maison perchée», un café associatif qui permet aux jeunes adultes atteints de troubles psychiques de se retrouver pour partager leur vécu. J’ai petit à petit accepté ma maladie. Je savais que la période allant de mes 20 à 30 ans allait être un temps d’apprivoisement, que j’allais la vivre à tâtons. J’apprends encore tous les jours à vivre avec elle.

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