Témoins

Ewen, luthier, fait chanter le bois

Ewen d’Aviau a su transformer ses fragilités en autant de forces, malgré ses diagnostics multiples à l’âge de sept ans - multidys, il combine une hypersensibilité à un TDAH et un haut potentiel. Aujourd’hui, le luthier de 36 ans crée des instruments sur mesure, adaptés à différents handicaps, dans son atelier breton. 
Marilyne Chaumont
Publié le   à 9h04
5 min
Ewen, luthier, fait chanter le bois

Générez un lien unique pour permettre à quelqu'un de lire cet article gratuitement.

Laissez vide pour générer un lien partageable
Lien généré avec succès !
Ce lien permet d'accéder à l'article sans restriction pendant 30 jours.

Il a les mains marquées de l’artisan, les yeux pétillants d’intelligence de l’ingénieur, le corps svelte du danseur. Il est tout cela, Ewen d’Aviau, et plus encore. Ce natif de Saint-Nazaire (Loire-Atlantique), où il réside toujours, a débuté sa scolarité dans une école alternative avec des cours en breton, avant de rejoindre l’enseignement classique.

Les débuts ont été compliqués. Etiqueté fainéant, l’écrit était difficile, quand il était capable de répondre à des questions qui dépassaient ses petits camarades. Il était douloureux pour lui de ne pas être compris dans sa singularité et de se sentir isolé. Le scoutisme, entre autres, l’a aidé à surmonter son handicap. «J’y ai tout aimé, évoque-t-il. Les temps spirituels, être lâché dans la nature avec une carte et une boussole, le contact avec la nature…». Brillant, tenace, Ewen n’a rien lâché jusqu’à devenir ingénieur en acoustique, obtenir un master en neurosciences, décrocher un CAP en ébénisterie et en lutherie. Et la liste pourrait être complétée.

Petit, il avait voulu faire de la musique, mais en raison de ses troubles, l’entourage l’a découragé. Dans le cadre d’un travail personnel en classe préparatoire, en bon Breton, il a choisi de fabriquer une bombarde. La création de ce premier instrument a été une révélation. L’aventure musicale commençait.

De la bombarde au kazoo

Aujourd’hui artisan d’art,facteur d’instruments, il adapte, conçoit ou crée des modèles sur mesure selon les besoins des musiciens, atteints ou non d’un handicap.«Il y a un an, j’ai été contacté par un organiste atteint de Parkinson, se rappelle-t-il. Il avait continué à jouer tant qu’il pouvait, mais il était arrivé à un stade où il ne pouvait plus gérer les mains et les pieds. Il est venu me voir avec son professeur de musique, et nous avons établi un cahier des charges entre ce qu’il voulait jouer, et ce qu’il pouvait.» Le choix s’est finalement porté sur un Kazoo (petit instrument à vent). «C’était pour moi un instrument simple, enfantin, et voir sa joie quand il l’a récupéré a été très émouvant».

La transmission est sans doute ce qui me nourrit le plus. J’aime faire avec les gens.

CeGéotrouvetou a créé l’Octodyna, un instrument pourvu d’un clavier coloré, adapté aux mélomanes dyslexiques et dyspraxiques. Sa mère jouait du violon, et il s’est passionné pour cet instrument. Deux fois par an, Ewen organise dans le garage de sa maison, qu’il a transformé en atelier, des stages où les participants repartent avec leur violon. «La transmission est sans doute ce qui me nourrit le plus, explique-t-il. J’aime faire avec les gens. Travailler tout seul à l’atelier peut parfois être pesant.»

Membre de Worlpackers, plateforme qui met en lien des personnes du monde entier afin de réaliser du volontariat, il vient d’accueillir chez lui un Chilien pendant trois semaines. Ensemble, ils ont réalisé un magnifique escalier en bois pour accéder aux combles de sa maison. La transmission, toujours!

Soulager les maux des autres

Ewen descend de son tabouret pour s’asseoir en tailleur sur un coussin posé à même le sol. Il s’apaise dans cette position. Le luthier confie réaliser une à trois heures de méditation par jour: «Grâce à cela, je ne suis plus dans l’agitation perpétuelle, je me fatigue trois fois moins vite, observe-t-il. Je prends plus mes responsabilités et je gagne en liberté. Je me sens plus à l’aise avec les autres. J’ai plus de compassion et peux mieux être au service». Et quand ce n’est pas au travers de la musique, il soulage les maux des autres en tant que thérapeute, puisqu’il traite entre autres les traumatismes et les héritages transgénérationnels.

Le travail manuel m’enracine dans l’instant présent.

La multiplication des activités dans une même journée lui convient bien. «Travailler dans une entreprise avec un cadre, des horaires fixes sans écouter mes besoins aurait certainement été très difficile, reconnaît-il. Là, je privilégie la qualité, le créatif, le sur mesure. Je peux travailler à mon rythme, et le travail manuel m’enracine dans l’instant présent». Cet artisan d’art, assez inclassable, s’apprête à partir en bus pour la Bulgarie, où il va intégrer, dans le cadre d’un programme Erasmus, une résidence de musique. Mêlant pratique corporelle et masterclass en marketing, il espère y trouver des pistes pour arriver à vivre financièrement de son activité de luthier. Ewen fait feu de tout bois, là encore.

À ne pas manquer