Enquête

Troubles psychiques : quand la foi s’en mêle

Comment vivre sa foi sans risquer de décompenser ? Comment le monde de la psychiatrie peut-il y être vigilant ? Dans cette enquête, Ombres & Lumière donne la parole à des concernés et des professionnels de la psychiatrie pour aller au-delà des idées reçues.
Guillemette de Préval
Publié le   à 9h27
8 min
Troubles psychiques : quand la foi s’en mêle
© Pascal Deloche / Godong

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«Vers l’âge de 20 ans, j’ai fait une dépression délirante, témoigne Bernadette. Je voulais marcher dans les pas du Christ. L’idéal de pauvreté exalté par les Évangiles, que j’interprétais de façon littérale, me parlait». Cette Bordelaise a refait une grave crise mystique à 37 ans. «J’étais persuadée que j’étais damnée et que je finirais en enfer, raconte-t-elle vingt ans plus tard. J’ai beaucoup souffert, j’ai fini par perdre la raison et être hospitalisée.» Lors de ce séjour en hôpital psychiatrique, Bernadette est diagnostiquée bipolaire. « À cause de cette crise, j’appréhendais beaucoup de retourner à la messe, se souvient cette catholique, qui a grandi auprès de parents agriculteurs, pratiquants. J’avais peur que cela déclenche un nouveau délire. Puis, au bout de quelques mois, j’y suis retournée car je souffrais de ne plus y aller ».

Cette dualité, beaucoup de personnes malades psychiques en ont conscience. Comment prendre en compte ce vrai besoin spirituel sans risquer de décompenser ? Comment le monde de la psychiatrie peut-il y être vigilant, sans brimer cet élan naturel à l’homme ? Le monde religieux et le milieu de la psychiatrie ont eu, et ont encore, des divergences de vues. Nombre de psychiatres émettent des réserves quant à la pratique religieuse.

La pratique religieuse a des effets positifs pour 71% des patients, selon une étude suisse.

Pour tenter d’aller au-delà de leurs craintes, un collectif de chercheurs et praticiens du secteur de la psychiatrie a interrogé, par questionnaire, 115 patients schizophrènes de quatre unités psychiatriques à Genève, en Suisse. Leur ambition était de mesurer l’impact – positif ou négatif – de la spiritualité dans leur processus de rétablissement. « Cet instrument a montré que la pratique religieuse avait des effets positifs pour 71%, et négatifs pour 14% », explique Philippe Huguelet, psychiatre et professeur au département de psychiatrie de l’Université de Genève, l’un des contributeurs de l’étude.

Il reprend : « Contrairement à l’image des flambées psychotiques que peut causer la pratique religieuse, on a montré que la ressource spirituelle peut aider. Elle peut apaiser les symptômes, diminuer le risque du suicide, apporter un sens et de l’espoir au patient. » Selon lui, il est essentiel de prendre en compte cette dimension. « Sans cela, les professionnels de la santé peuvent passer à côté de la compréhension de la maladie d’un patient, insiste-t-il. Dans notre étude, on a vu qu’un patient sur six ne voulait pas prendre son traitement pour des motifs religieux, occasionnant des rechutes importantes. Certains d’entre eux expliquent que seule une « guérison divine » peut les aider. Mais comme l’argument religieux est peu abordé par les médecins, ces patients n’évoquent pas cette raison avec eux. On peut en arriver à un point de blocage ».

Un fort besoin de transcendance

Ces relations, le père Yvon Le Mince confirme qu’elles sont compliquées à entretenir. Aumônier à l’hôpital Sainte-Anne, à Paris, il se souvient : « Quand je suis arrivé comme aumônier, il y avait une réunion entre le personnel et l’aumônerie une fois par mois. Maintenant, certains nous demandent ce que c’est qu’une aumônerie… » Aumônier à l’hôpital psychiatrique de Cadillac, près de Bordeaux, Anne Frouin insiste pourtant sur l’importance de l’approche spirituelle : « On offre un autre regard que la vision thérapeutique. C’est une manière de rendre aux patients leur dignité de personnes. Eux qui ont touché à tant de limites dans leur humanité blessée, ont un profond besoin de transcendance. » Le père Yvon Le Mince aime leur laisser la parole, pendant le temps de l’homélie à la messe : « Ils sont souvent bien plus intuitifs que nous dans la foi. Ils ont tous un joyau intérieur à découvrir. »

Au cœur de la souffrance, la foi peut réellement être une planche de salut. Gaëlle, 36 ans, diagnostiquée borderline il y a dix ans, au parcours de vie chaotique, percutée par plusieurs tentatives de suicide, en est convaincue : « Si je suis encore là aujourd’hui, c’est qu’il y a quelque chose. C’est grâce à Dieu, ce n’est pas possible autrement. » La jeune femme, tout juste sortie de trois années en psychiatrie, a toujours eu la foi. « Dieu, Jésus, Marie…, égraine-t-elle. Ils sont près de moi depuis toujours. Mes parents étaient chrétiens, mais n’ont pas baptisé leurs enfants pour nous laisser choisir. À l’hôpital, j’ai commencé à aller à la messe à la chapelle. J’ai pris des cours de catéchisme pour connaître la vie de Jésus, puis j’ai demandé à entrer en catéchuménat. » Gaëlle reçoit le baptême et la première communion en juin 2023. « Depuis, tout a changé, se réjouit-elle. Mes idées noires sont parties, j’ai repris goût à la vie ».

« Si je suis encore là aujourd’hui, c’est qu’il y a quelque chose. C’est grâce à Dieu, ce n’est pas possible autrement. »

Si la vie spirituelle est un soutien, elle peut prendre des formes particulières. Ghislaine, mère de Loïc, 52 ans, diagnostiqué schizophrène dans sa vingtaine, témoigne de sa « spiritualité mystérieuse » : « Dès le matin, il récite une prière qui dure entre 30 et 35 minutes. Il la répète plusieurs fois par jour. Tout est chronométré. C’est une sorte de toc. Il a une grande dévotion pour les soldats inscrits sur les monuments aux morts. Il note leurs noms dans un carnet. Je l’encourage à prier pour eux, mais j’aimerais qu’il prie aussi pour ses proches. » Sa pratique est très solitaire. « Lorsqu’on va à la messe ensemble, il ne s’assied jamais à côté de moi, raconte cette femme. Je ne comprends pas mais c’est ainsi. Il préfère rester au fond de l’église. » Ghislaine, qui fait partie du groupe Relais Lumière Espérance, qui réunit des proches de personnes malades psychiques, prend du recul : « Un prêtre m’avait dit que l’essentiel était qu’il prie, même à sa façon. Et je vois que ça le rend profondément heureux, lui apporte un équilibre dans sa vie. »

Une mesure à trouver

Chaque parcours, singulier, souligne l’importance de l’accueil et de l’accompagnement de ces personnes au sein de l’Église. Ce qui ne se fait pas sans difficultés. Le père Yvon Le Mince se souvient d’une situation compliquée dans laquelle une personne malade psychique accaparait beaucoup l’attention, jusqu’à en « altérer la vie du groupe de prière » en question. Françoise Riffaud, accompagnatrice régionale du mouvement d’Église Amitié Espérance atteste de la grande sensibilité de la vie spirituelle des personnes en souffrance psychique : « Il est parfois difficile de s’écouter dans nos groupes. Cependant, il s’y vit un vrai compagnonnage fraternel, avec des pas significatifs d’avancée. Nous voyons des personnes se relever pas à pas. » C’est le cas de Daniel, 69 ans, qui vit une dépression depuis de nombreuses années. Il fait partie du groupe Amitié Espérance de Tours. « Dans mon groupe, il y a des personnes dépressives, bipolaires, schizophrènes, explique-t-il. On se porte les uns les autres. C’est un espace de liberté de parole, où exprimer sa foi. »

Pour être plus outillée comme accompagnatrice spirituelle, Patricia Klein, consacrée au Regnum Christi à Bordeaux, a voulu se former aux premiers secours en santé mentale « pour repérer ces personnes et les aider », dit-elle. « Il faut avant tout leur faire confiance. Souvent, s’ils ont fait du chemin dans leur maladie, ils savent qu’ils doivent faire attention à modérer leurs activités religieuses. »
Cet équilibre, Bernadette ne l’a pas trouvé sans tâtonner. « Aujourd’hui, je me connais mieux, je sens qu’il ne faut pas que je dépasse un certain seuil », explique la jeune retraitée. Elle se rend à la messe chaque dimanche, dit sa prière le matin et le soir, récite un bénédicité. En revanche, elle ne se sent pas capable de se rendre à l’adoration. Pour elle, rester seule face à l’hostie serait trop : « Je sais que j’ai un excès en moi. La foi est à double tranchant. Ma croyance peut à la fois alimenter des délires, et être une grande source d’apaisement. »

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