Chroniques

Un chien à la messe

Charlotte de Vilmorin
Publié le   à 10h01
3 min
portrait de Charlotte de Vilmorin

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Elle est toujours à mes côtés, Uanna, ma chienne d’assistance. Y compris à la messe, allongée contre le banc, couchée sur la pierre froide, ou soudain debout, le museau levé vers les mains d’un voisin qui prie. Parfois, elle se gratte et rompt le silence de l’oraison générale, et je sens mon corps se raidir, prêt à m’excuser. «Pardon, elle est un peu… inconsciente.» Comme si sa présence était une intrusion dans ce lieu sacré, comme si ses soupirs excessifs, ses mouvements et ses bruits de vie n’avaient pas leur place ici.

Je me demande ce qu’elle perçoit, elle qui ne comprend ni les psaumes ni les homélies. Les odeurs, sans doute: la cire des bougies, l’encens qui flotte, l’odeur des pierres et le parfum des fidèles en procession. Les sons aussi, le tonnerre de l’orgue, les voix qui montent et descendent, les silences recueillis. Que voit-elle dans cette assemblée d’humains debout, assis, agenouillés? Peut-être une meute étrange, mais qui sent bon la chaleur et le pain partagé. Quand je prie, je vois qu’elle veille, à sa manière, avec cette attention obstinée des animaux qui savent, sans comprendre, que quelque chose d’important se passe.

Parfois, un regard se tourne vers nous, surpris, amusé, mais toujours bienveillant. « Elle est sage, votre chienne. » « Elle a l’air de comprendre. » Ces mots me touchent plus que je ne l’avoue. Parce qu’ils signifient : « Elle a le droit d’être là cette brave bête du Bon Dieu. » Et moi, qui ai si souvent eu l’impression de devoir justifier sa présence, je savoure le fait que personne ne la chasse. Dans beaucoup de lieux publics, je dois batailler pour expliquer qu’elle a le droit d’être là. Mais jamais dans une église, alors que ce n’est pourtant pas un lieu comme les autres ! Les gens qui esquissent un sourire attendri, les enfants qui glissent une caresse en passant, les vieux messieurs qui lui murmurent des mots doux : tous, à leur manière, lui font une place. Souvent, certains dans un élan de spontanéité sont tentés de lui donner la paix du Christ, comme on bénit un frère. Est-ce bien convenable ?

Nous parlons tant de la Création, de la nature comme un don, et pourtant, nous oublions si souvent que les animaux, eux aussi, ont tout leur place dans notre vie spirituelle. Uanna, avec ses pattes qui grattent le carrelage et son museau qui fouille les poches, me rappelle que le sacré n’est pas une affaire de posture parfaite, mais de présence vivante. Le Royaume de Dieu est aussi pour les pattes sales, j’en suis convaincue.

Alors oui, elle dérange peut-être parfois. Elle bouscule sûrement un peu. Elle force les limites de ce que nous imaginons être «à sa place». Mais peut-être est-ce précisément là sa mission: nous rappeler que la sainteté est avant tout une question de relation et d’ouverture du cœur. Qu’aimer, c’est accepter de se laisser déranger et d’accueillir l’inattendu. La vie sous toutes ses formes.

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