Une journée avec Clément, schizoïde à la force tranquille

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Une journée avec Clément, schizoïde à la force tranquille

Avec sa longue silhouette, Clément se distingue par son calme et son érudition. Ce trentenaire cohabite désormais avec sa maladie psychique. Entre sa vie dans un habitat partagé, ses passions simples et son besoin spirituel profond, il construit son équilibre.
Guillemette de Préval
Publié le   à 13h19
8 min
Une journée avec Clément, schizoïde à la force tranquille

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10h30 Ce matin-là, Clément attaque sa journée par un peu de ménage. Il étend ses affaires, par des gestes lents mais consciencieux. L’homme évoque un film qu’il vient de voir sur C.S. Lewis, écrivain britannique connu pour ses « Chroniques de Narnia ». D’une voix ténue et avec un accent anglais qui lui vient de son père, natif de Toronto au Canada, Clément déroule toute la biographie de l’auteur. « Il est décédé le jour où Kennedy a été assassiné, raconte-t-il. Avec son humilité, il n’aurait pas pu choisir meilleur moment !» Quand un sujet le passionne, Clément devient très bavard et embarque son auditoire… Au risque d’en oublier le reste des affaires dans la machine à laver !


12h30 Les six autres colocataires de la Demeure des sources vives – un habitat partagé chrétien pour des personnes malades psychiques – se rassemblent. Clément introduit le repas par une prière. Les discussions se focalisent sur Lourdes, où certains résidents partent en pèlerinage. Matthieu et Cécile, deux tempéraments expressifs de la maison, accaparent beaucoup la conversation.

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Matthieu s’apprête à quitter la colocation, laissant bientôt sa place vacante. « Je pars marcher en solo plusieurs semaines », explique-t-il. Concentré sur son repas, Clément se fait taiseux. Véronique, l’une des deux responsables de la vie quotidienne de la maisonnée, tente de rythmer les prises de parole de chacun.

« J’ai été diagnostiqué schizoïde, ça veut dire que je suis schizophrène sans les voix qui me perturbent. »

13h30 « Clément, ça ira, tu auras le temps pour faire ton service de vaisselle?», lui lance Véronique alors que les assiettes à dessert se vident. Le trentenaire doit se dépêcher car il a rendez-vous à 14 heures pour rejoindre son club de marche, comme chaque mardi après-midi : c’est une de ses passions – avec celle des échecs, découverte grâce à Alexis, un ami de la Demeure. « On a joué ensemble, il était très fort donc j’ai perdu mais il a senti que je pouvais progresser. » Depuis, Clément a rejoint le club de sa commune, tous les samedis.


14h00 Devant la petite gare de Saint-Pol-sur-Ternoise (Pas-de-Calais), l’équipe se rassemble. Clément retrouve Brigitte, avec qui il aime particulièrement discuter. Les deux marcheurs se conseillent des séries et des livres historiques. La retraitée remercie son jeune acolyte pour sa dernière recommandation, une série sur l’invasion des Vikings en Angleterre. Clément est le plus jeune du groupe, composé essentiellement de cheveux blancs et grisonnants. Mais il s’y sent bien, et sa présence discrète est appréciée de chacun.


15h00 Le soleil du Nord est généreux. Il y a un air d’été. Parmi les champs de colza, le groupe avance d’un bon pas. Clément narre son histoire avec simplicité. Il a vécu sa première crise psychique à 21 ans. De nature anxieuse, le jeune homme relie cette décompensation soudaine à deux évènements de l’époque. Avec ses parents et ses trois frères et sœurs, ils ont beaucoup voyagé à travers le monde.

« On m’a raconté que j’avais été attaché pendant deux jours puis assommé de médicaments, car on avait peur que je me fasse du mal. »

« Lorsque je suis arrivé en France, les universités n’ont pas reconnu mes diplômes. » L’annonce a été un coup dur pour Clément. Puis il y a eu la lecture d’un livre de fantasy, qui l’aurait fait basculer. « Je me prenais pour un chevalier, je ne dormais plus… J’étais en plein délire! » Ses parents le conduisent d’urgence en hôpital psychiatrique. Il y restera deux mois.

« On m’a raconté que j’avais été attaché pendant deux jours puis assommé de médicaments, car on avait peur que je me fasse du mal », confie-t-il. Le diagnostic tombe : Clément est schizoïde. « Personne ne connaît ce mot, reconnaît-il, mais ça veut dire que je suis schizophrène sans les voix qui me perturbent. » Petit à petit, il a réduit sa prise de médicaments. Aujourd’hui, le dosage lui convient. « Mes médicaments sont comme mes lunettes : je les mets le matin et les enlève le soir, je n’y fais plus trop attention. »


15h30 Clément reprend son souffle lors d’une courte pause. Les uns et les autres proposent des douceurs sucrées pour se redonner de l’énergie. Clément sort une barre de céréales. « J’en prends toujours une depuis que j’ai failli tourner de l’œil lors d’une marche!», précise le prévoyant. Cela fait environ six ans qu’il a rejoint le groupe.


16h00 Des calvaires et des petites églises jalonnent le paysage. Par ses parents, Clément a baigné dans l’univers protestant. « J’ai toujours été croyant, mais pas très pratiquant », avance-t-il. Il lit beaucoup la Bible en anglais. Un jour, un prêtre catholique lui parle de l’importance du baptême et le convainc de franchir le cap. Clément se rapproche d’un pasteur qu’il connaît bien.

Le 25 août 2024, Clément reçoit le baptême. Ce moment est fort pour lui et sa famille, tout juste endeuillée de la mort de sa mère. Dans la tempête qu’a été la maladie psychique, Clément l’assure : « C’était comme si j’étais en pleine mer agitée. Je tenais une corde, attachée au mât. Le mât, c’était le Christ, et la corde, la foi. J’avais la certitude que, tant que je tenais la corde, je ne pouvais pas couler. »


16h45 Annette attend le randonneur dans sa reconnaissable camionnette bleu clair. « Tu as déjà beaucoup marché aujourd’hui, je te raccompagne en voiture pour les derniers mètres ! », glisse-t-elle d’un ton enjoué. Les deux se connaissent bien maintenant. « J’ai voulu quitter la colocation un jour pour essayer la vie dans mon appartement, raconte Clément. Mais au bout de quelques mois, j’ai senti que la vie en communauté me manquait. Alors je suis revenu vivre ici. »


17h00 Après l’effort, le réconfort. Ludovic, alias Ludo, est installé dans la cuisine où Clément savoure un verre de sirop de cassis. Les deux compères s’entendent bien. Chaque jeudi, ils font les courses ensemble, au supermarché du coin, accompagnés de Véronique, leur responsable. Celle-ci les rejoint justement. « Les autres ont dévalisé les biscuits, je vous rapporté des pâtes de fruits faites maison ! », propose-t-elle, un large plateau dans les mains.


18h00 Ludo propose à Clément de lancer les préparatifs des croque-monsieur, tous deux sont de service. 5Après le dîner, un peu de lecture au programme pour cet éternel curieux. Son amie Brigitte lui a prêté un roman fantastique. Puis, Clément prie. «C’est la dernière chose que je fais avant de me coucher ».

Annette, co-responsable de la Demeure des sources vives de Saint-Pol


« Clément est un homme très stable. Il est arrivé pour les débuts de la colocation il y a dix ans. Sa présence fait beaucoup de bien dans la maison. Il ne travaille pas, car ce serait trop compliqué en termes de dextérité manuelle. Il ne suivrait pas le rythme, même dans un Esat. Mais il a plein de potentiel. Il a une grande culture historique et biblique notamment.

Dans la paroisse à côté de la Demeure, il a participé à des groupes de diffusion de la série The Chosen, qui raconte la vie du Christ à travers celle des apôtres. Il connaissait tout dans les détails ! Ce serait super qu’il puisse appartenir à un groupe de réflexion biblique. Il n’exprime pas trop ses émotions, mais Clément a une vraie soif spirituelle. »

Michel, père de Clément


« Mon fils a un bon caractère. C’est quelqu’un de profondément gentil. Depuis sa crise psychotique, Clément a fait beaucoup de progrès. Au départ, il ne parlait pas beaucoup. Désormais, il est facile de communiquer avec lui. Il vient me voir chaque week-end. Ensemble, on aime regarder des films et on va au culte. Sa foi protestante est très présente au quotidien. Il croit profondément. Au cœur de sa maladie psychique, elle l’a vraiment aidé à s’en sortir, en plus du rôle des médecins bien sûr. Je sens qu’il est heureux aujourd’hui.

Sa vie dans la colocation lui convient bien : il a un cadre, mais garde sa liberté. »Dans la paroisse à côté de la Demeure, il a participé à des groupes de diffusion de la série The Chosen, qui raconte la vie du Christ à travers celle des apôtres. Il connaissait tout dans les détails ! Ce serait super qu’il puisse appartenir à un groupe de réflexion biblique. Il n’exprime pas trop ses émotions, mais Clément a une vraie soif spirituelle. »

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