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Une journée avec Grégory, agriculteur paraplégique

Grégory Daude, 37 ans, est un agriculteur qui ne se laisse jamais abattre, dans la ferme familiale près de Saint-Flour (Cantal). Malgré sa paraplégie, il reste polyvalent et remplit toutes les tâches nécessaires auprès de son troupeau de vaches montbéliardes.
Christel Quaix
Publié le   à 13h53
8 min
Une journée avec Grégory, agriculteur paraplégique

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« J’avais seize ans, je roulais à faible allure, j’ai salué une voisine et j’ai perdu le contrôle de ma moto, se rappelle Grégory. J’ai glissé sur des gravillons et j’ai fini dans l’angle d’une maison. Instantanément, j’ai compris que je ne sentais plus mes jambes ». Le jeune homme voulait mener des études de menuiserie-ébénisterie, mais près de chez lui, seul le lycée agricole l’a accepté avec son fauteuil roulant. Grégory travaille un temps en entreprise, mais rester enfermé toute la journée, ce n’était pas pour lui.

Avec sa mère Solange, il crée en 2013 «Le chemin de l’espoir», un Groupement agricole d’exploitation en commun (GAEC). Ils produisent du lait AOC que la coopérative récupère pour la fabrication de fromages, et confectionnent glaces et meringues directement à la ferme.

6H30. Comme les 364 autres jours de l’année, Grégory est déjà à pied d’œuvre pour traire les vaches du troupeau. Elles sont aujourd’hui cinquante-huit. Siriette, Tamaris, Hirondelle, les bêtes s’avancent dans la salle de traite, inaugurée en 2014 selon des plans réalisés par Grégory. Tout est à hauteur de fauteuil. « Nos vaches ont toutes un nom, mais la déclaration de chaque naissance est plus compliquée que pour un bébé », relate-t-il, un peu dépité. Chaque pis de vache est passé dans une solution moussante, puis essuyé avant d’être introduit dans la trayeuse. Le lait est analysé tous les deux jours. Le premier geste de l’éleveur le matin est de consulter sur son portable les résultats d’analyse. La pureté du lait conditionne le règlement. Chaque jour, environ 1500 litres de lait sont produits.

7H30 : C’est l’heure de nourrir les vaches retournées à l’étable. Muni d’une pelle, Grégory donne à chacune une dose d’« aliment bétail » -céréales, soja et maïs. « Chaque jour, il faut traire les vaches et leur donner à manger, commente-t-il, mais à part ça, toutes les journées sont différentes et imprévisibles. Dans le monde agricole, on doit toucher à tout, et j’aime ça. Encore plus que mon handicap, ce qui peut m’embêter, c’est l’administratif. J’y passe au moins une journée par semaine. »

8H00 : Grégory prend une première courte pause autour d’une tasse de thé. L’homme rejoint Eugénie, sa compagne, et leur fils Thymaël, un bébé de huit mois tout sourire, dans la maison parentale où ils habitent avant de faire construire prochainement la leur. La jeune femme raconte : « J’ai toujours connu Grégory handicapé. L’aider à mettre ses chaussures, à remonter son pantalon, ça me semble normal. Cela fait partie de ma vie ». Elle ajoute : « J’admire sa force, son courage, sa personnalité. C’est un entrepreneur qui a mille idées à la seconde ».

8H30 : Solange conduit les vaches dans le pré. Elles seront rentrées dès qu’il fera trop chaud. « Nous, on ne reste pas en plein soleil, je ne vois pas pourquoi on les laisserait dehors », explique Grégory, qui montre, dans tous ses actes, un profond attachement à ses bêtes. Il grimpe dans un tracteur grâce à un siège rétractable spécialement adapté. A l’exception d’une barre qu’il manie à la main en guise de pédale de frein, l’équipement intérieur de l’engin n’a pas été modifié. Maurice, son père, l’aide juste à atteler la machine qui va distribuer le foin. C’est la seule opération pour laquelle il a besoin d’aide. A la retraite, Maurice est heureux de pouvoir aider. Il est fier de son fils « calme et adroit ». Il confie : « Des amis l’ont laissé tomber après l’accident. C’était dur pour lui. La paternité lui a donné du punch. C’est son bonheur ».

10H00 : Grégory vient rejoindre l’atelier, le domaine de Solange. Glaces, sorbets, meringues, la fermière fabrique toutes ces douceurs de façon artisanale. Elle les vend ensuite sur des marchés, à des restaurateurs… Cette diversification complète les revenus de la ferme. Grégory est toujours partant pour l’épauler. Il s’attelle à peser les meringues qu’il met ensuite en sachets. Ils façonnent 6000 paquets par an, avec 28 parfums différents ! « A force d’en brasser, je n’ai plus envie d’en manger », lance l’agriculteur appliqué à la tâche. « Le plus dur autrement, c’est l’accessibilité. A la gare de Clermont-Ferrand, les quais ne sont pas adaptés, le cabinet de kiné n’est pas accessible ». Il enchaîne : « Je travaille beaucoup avec l’espoir de pouvoir remarcher un jour. La technologie peut évoluer. Monter dans le tracteur, en descendre, grimper la côte en fauteuil : je n’ai pas besoin d’aller dans les salles faire de la musculation ! » Cet espoir qui anime Grégory est celui qui a inspiré le nom du Groupement agricole.

11H00: Grégory pénètre dans un impressionnant tracteur, équipé pour faner (retourner l’herbe fauchée). Les conditions météo sont clémentes cette année. Une bonne odeur se dégage. La poussière qui s’élève signe que le foin est bien sec. Grégory enchaîne les aller-retours et crée des rangées régulières, appelées andains, pendant que William, dans un autre tracteur, s’occupe des ballots.

12H30 : Avant de s’attabler pour le déjeuner, Grégory consulte la météo. Bonne nouvelle, les orages annoncés ne semblent plus d’actualité. Maxime, le kinésithérapeute, arrive dans la foulée. Avec un collègue, ils s’alternent quatre fois par semaine pour se rendre à la ferme. « Je travaille avec lui des assouplissements des jambes et des étirements musculaires, explique-t-il. Très volontaire, Grégory est toujours à fond dans tout ce qu’il fait ».

14H00 : Les deux frères repartent pour un long après-midi dans les prés ; la ferme comporte 200 hectares à entretenir. « Nous sommes très complémentaires, témoigne William. Grégory réfléchit, et moi, j’ai la force. Il essaie toujours de trouver une solution pour y arriver tout seul ». Au loin se dessine le Plomb du Cantal, point culminant des Monts du cantal, et devant lui le village de Tanavelle, posé sur une butte avec le clocher de l’église qui domine. Le décor met en valeur cette région que les deux frères aiment tant.

17H30 : « Nous commençons tôt le matin pour avoir fini à 19 heures au plus tard, souligne le jeune père en avalant son thé, juste avant la dernière traite. Sinon, il n’y a plus de vie de famille ». Une journée de douze heures de travail s’achève. Le dimanche après-midi, l’agriculteur essaye de prendre un petit temps de repos et pour se distraire, suit en fervent supporter les matchs de rugby de l’ASM Clermont-Auvergne.


Ils témoignent

Solange, la mère de Grégory : «Grégory est un battant qui ne s’est jamais laissé aller. On l’entend très rarement se plaindre, alors qu’il a des douleurs neurologiques et que ses jambes le brûlent. On ne parle pas beaucoup de l’accident. C’est un fait, et il faut trouver des solutions. Il a tout de suite réagi, c’est dans son tempérament. Mon fils a refusé les antidépresseurs qu’on voulait lui prescrire. Cela fait vingt ans qu’il va deux fois par semaine chez l’ostéopathe. En piscine, ses jambes bougent. Un IRM 3D a permis de voir que les nerfs autour de la colonne repoussent très lentement. Il ne lâche rien, et nous avons toujours des projets ensemble pour aller de l’avant.»

Bertrand Brugerolle, président du jury handicap de la Fondation : «Chaque année, la Fondation nationale Banque Populaire accompagne dans la durée des projets de vie de personnes touchées par le handicap. Grégory a été lauréat en 2014. Il était jeune et nous avons été touchés à la fois par sa grande résilience et son grand courage. Issu du milieu agricole, il a repris ses études après son accident. Il voulait être agriculteur diplômé. C’est le signe de quelqu’un qui en voulait. Il avait aussi un contexte familial très porteur, gage de réussite, qui nous a poussés à le suivre. Cette année, nous allons le soutenir pour la troisième fois, en l’aidant à acquérir du matériel pour nourrir les vaches dans l’étable. Cela lui évitera de faire plusieurs aller-retours en fauteuil chaque matin!»

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