Reportages

Une journée à Clermont-Ferrand avec Mickaël, à fond sur tous les terrains

Comme tous ses proches souffraient de déficience mentale - le père, la mère et les deux fils, Mickaël a grandi en familles d’accueil, jusqu’à l’âge de presque 35 ans, avant de rejoindre son frère en 2021 dans un foyer de Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme). Ce qui le fait vibrer, c’est avant tout le sport, en réel et en virtuel !
Raphaëlle Coquebert
Publié le   à 13h35
7 min
Une journée à Clermont-Ferrand avec Mickaël, à fond sur tous les terrains

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7h45

« Bon, il arrive ce tramway ? », s’impatientent les lève-tôt frigorifiés par le froid hivernal. Avec sa casquette bleu délavé sur la tête et son sac Eastpak en bandoulière, Mickaël, 39 ans, prend quant à lui son mal en patience. D’autant qu’il se réserve un peu de marge pour être sûr d’être à 8h30 à l’ESAT (établissement et service d’accompagnement par le travail) du Brézet, où il travaille depuis 2008. « Avant, précise-t-il, j’étais aux espaces verts. Je suis passé au conditionnement. Ça va, ça me plaît, c’est plutôt varié. »

Sitôt arrivé à l’ESAT, il s’attelle au tri de sachets pharmaceutiques qu’il faut attacher par trois avec une pastille de colle puis insérer dans un fourreau. « J’ai encore jamais fait ça », s’inquiète-t-il. Et d’ajouter, transparent : « Quand c’est nouveau, j’ai peur de pas y arriver. » Valérie, la monitrice d’atelier, embraye : « Notre but n’est pas de mettre les travailleurs en difficulté, mais de les aider à progresser. On fait du cas par cas pour adapter le travail à la personne selon ses capacités : compréhension, dextérité, motricité fine… »

10h45

Après une courte pause, cette dernière confie à Mickaël la mise en carton de produits à base de miel. Il faudra ensuite empiler les cartons sur palettes et filmer l’ensemble. 2 « Tout le monde ne peut pas le faire ici, concède-t-elle. Mais Mickaël est polyvalent, responsable et prudent. Il a suivi nos formations “gestes et postures“ et “transpalette électrique“. » De fait, il s’applique, concentré. En fin de matinée, il glisse : « C’est le plus dur, les palettes. Quand on fait ça longtemps, c’est physique. »

Aussi n’est-il pas mécontent de voir sonner midi : il se glisse dans la file de la cantine, saluant au passage des collègues. Ce sont des femmes qui ont sa préférence. Il se félicite d’avoir créé un groupe Whatsapp avec Léa, Zoé, Jade et Mia : « Le groupe vit bien. Franchement, je suis content. »

13h00

Le début de l’après-midi est consacré au rangement de gobelets écologiques récupérés par caisses de 150, auprès d’associations qui les font laver sur le site. Simple à exécuter, ce travail permet à Mickaël d’échanger avec ses pairs. Le sujet central ? Le sport ! Côté foot, c’est le PSG et Ousmane Dembélé qui le font vibrer. Mais il est surtout branché rugby et ne dédaigne pas le handball, voire le basket – quand l’équipe de France joue ! « T’as pas l’appli Ligue 1+? », s’étonne-t-il auprès d’un préposé à la vaisselle. « Ils diffusent tous les matchs de la Ligue 1 ! » Matchs qu’il regarde autant que possible pendant ses temps libres, quand il ne joue pas à FIFA 21 – un jeu vidéo de foot. « Des fois je gagne, des fois je perds », admet-il, philosophe.

15h00

Dernière activité du jour qui occupera notre rugbyman jusqu’à la fin de sa journée de travail à 16h15 : le conditionnement de fleurs Water Lily en tissu fibreux, destinées à absorber les corps gras de l’eau des piscines. Il s’agit de clipser un bouton jaune au centre d’une fleur blanche, de ranger ces fleurs dans des étuis, puis dans des présentoirs et d’emballer le tout. « Les fleurs, ça détend », commente Mickaël, le sourire aux lèvres. Ce sourire qu’il arbore souvent. Une de ses responsables confirme : « Mickaël, il est discret, mais il aime bien rigoler. »

« Je descends voir les autres pour ne pas trop m’isoler. »

16h45

Retour en tramway. Au foyer Roger-Bréchard, le héros du jour a son propre appartement. Mais les repas sont communs aux vingt-quatre résidents, et diverses activités sont proposées : « Je descends voir les autres pour pas trop m’isoler », assure Mickaël. Il participe volontiers aux sorties organisées par le staff : le concert de Frédéric François, chanteur phare des années 70, lui a bien plu. Pour l’heure, il est heureux de prendre du bon temps dans la salle commune, égayée par des ballons, dessins, guirlandes : un goûter frugal et la lecture du journal du foyer 3. Il s’y implique et n’est pas peu fier d’y figurer en photo : « Comme j’écoute beaucoup de musique, des années 80 à aujourd’hui, j’ai fait le DJ aux fêtes de fin d’année. C’était chouette ! »

17h15

Pause papote avec son frère Yannick 4, de deux ans son aîné, dans un pimpant coin salon du foyer. Ce dernier travaille dans le même ESAT, en couture : il s’y plaît… mais pas tant qu’aux cours de théâtre, sa passion. Ce soir, il est contrarié parce que son portable déraille : « J’espère qu’on pourra vite le réparer. J’ai fait que d’y penser, ça a gâché ma journée », soupire-t-il. Puis les compères évoquent leur nourrice, qu’ils vont voir un week-end sur deux, « histoire qu’elle soit pas seule. » « Elle est gentille », glisse Mickaël. À ces occasions, ils font signe à leur père qui vit dans un autre foyer – ils ont coupé les ponts avec leur mère. « Notre père vient aussi ici parfois », explique Yannick, « mais de moins en moins parce qu’il est pas jeune jeune. »

17h45

Il est temps de partir au rugby, à dix minutes à pied, pour deux heures d’entraînement hebdomadaires avec l’association Club Auvergne Rugby Adapté (CLARA). 5 L’échauffement dure une bonne demi-heure, durant lesquelles les joueurs se donnent à fond pour braver le froid implacable du soir : « Allez, Lucas, Emilio, Micka, talon-fesse », s’époumonent les entraîneurs. « Pas chassémaintenant ! Allez, on suit le rythme ! » Mickaël semble heureux comme un pape, ce que confirme Corinne, la fondatrice de l’association : « Au début, il était très anxieux, manquait souvent les entraînements… Depuis un an, il n’en a pas loupé un, il a pris confiance en lui, il est à 200 % ! Et toujours le sourire ! »

20h30

Fourbu, Mickaël regagne son foyer, la tête encore pleine de l’entraînement. Le rugby, c’est son dada : supporter de l’ASM, le fameux club clermontois, il espère le voir remonter au sommet du Top 14, parce que « ces deux dernières années, déplore-t-il, ils ont pas assuré. »

PAROLES DE PROCHES

Manon, 29 ans, accompagnante éducative et sociale et référente de Mickaël


« Il a fallu du temps à Mickaël pour se faire à la vie de foyer : très réservé à son arrivée il y a cinq ans, il est maintenant ici comme chez lui. Il a un bon feeling avec l’équipe et se joint aux sorties proposées : restos, cinés ou sorties foot, concerts… Le sport est clairement une porte d’entrée pour entrer en lien avec Mickaël.

Surtout, il s’affirme davantage : il a proposé d’animer les fêtes de Noël et du réveillon, et a pris des responsabilités au bureau du Conseil de vie sociale du foyer. Lui, autrefois si solitaire ! Depuis peu, il lui arrive même d’amuser la galerie. Je crois que le cadre le sécurise : par exemple, avec l’accompagnement bienveillant d’une infirmière en addictologie alimentaire, il est passé de 130 à 112 kilos. Belle réussite ! »

Marie-Joséphine, 82 ans, Beaumont (Puy-de-Dôme)


« Nous avions déjà le frère aîné de Mickaël quand il nous a été confié, à l’âge de 3 mois. Notre fils unique avait 14 ans, nous étions contents d’offrir une famille à des petits. Il est resté jusqu’à ses 18 mois. Après, les services sociaux ont voulu le changer de famille, je ne sais pas pourquoi. Il a atterri chez des gens maltraitants. Il venait ici le week-end et ne voulait plus partir. Le pauvre, il a beaucoup souffert.

Une autre famille, plus équilibrée, l’a accueilli, mais il était devenu si craintif et renfermé que finalement on nous l’a rendu vers 15 ans, pour vingt ans encore ! Il ne parlait presque plus, il était triste. Il a été suivi par un psychiatre. Peu à peu, il a repris du poil de la bête et s’est reconstruit. »

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