Vie affective et handicap mental : « On sent qu’elle veut séduire »
Solène est pleine de surprises. Elle ne parle pas et se déplace en fauteuil roulant électrique. Mais il y a deux ans, elle s’est mise à manger seule. Elle a parfois plus de capacités qu’on ne le pense. C’est pour ça que le sujet de sa vie intime et affective est à prendre avec beaucoup de délicatesse et de nuances. Je ne sais pas exactement ce qu’elle vit dans ce domaine.
« Ses yeux en forme de chat »
En grandissant, avec mon mari, on a découvert qu’elle exprimait clairement son besoin affectif. Elle a notamment commencé à séduire des garçons. Ce n’étaient jamais des jeunes handicapés de son foyer ou des garçons de son groupe d’amitié et de spiritualité Foi et Lumière. Cela pouvait être nos propres amis ! On la voyait leur faire ses petits yeux de chat. Ce qui pouvait être un peu gênant pour nous, je reconnais. Elle a déjà manifesté une forme de séduction auprès de son moniteur de ski fauteuil aussi. Il nous avait rapporté que lors d’une remontée en télésiège, elle lui avait mis la main sur la cuisse! Sur le coup, on l’a pris avec humour et une certaine légèreté, et lui aussi. J’ai l’impression qu’elle est entre une demande d’affection paternelle et la séduction. Au fond, je ne sais pas si elle aurait envie de vivre une plus grande proximité avec quelqu’un. C’est vraiment difficile de savoir où elle en est.
À lire aussi: Notre enquête, Droit à l’amour : et si on en parlait autrement ?
Solène a 23 ans mais a une construction très singulière du fait de ses capacités cognitives. Elle est encore très enfantine dans son approche mais elle aspire aussi à une autonomie. Elle est la deuxième de quatre filles. Lorsque ses sœurs ont commencé à quitter la maison pour faire leurs études, elle nous a clairement montré son envie de couper le cordon. Solène s’exprime via des pictogrammes et des signes. Nous lui avons appris le signe « adulte » récemment. Depuis, elle l’utilise très souvent ! Cela lui arrive aussi de signer « Papa, Maman, bon débarras ! » Elle n’a pas envie de nous avoir tout le temps sur le dos.
Elle fait partie de deux associations: À fond la vie, qui organise des séjours avec plein d’activités très festives, et Les Pépites, pour des sorties. Ce sont des lieux où elle est sans nous, entourée de jeunes, handicapés et valides. Elle adore! C’est important qu’elle ait des lieux, juste pour elle, pour créer des amitiés.
Exprimer ses émotions
Lorsque Solène était en IME (institut médico éducatif), la direction a fait venir le planning familial pour parler de ces questions. Méfiante sur le contenu, j’avais appelé la dame qui allait intervenir. Je craignais une approche très standardisée, sous l’angle de la prévention des risques et du consentement. Elle m’a dit qu’elle n’utilisait pas de pictogrammes et qu’elle ne savait pas signer. Au fond, j’étais un peu rassurée car je savais que Solène n’allait, de fait, pas intégrer grand-chose. Lorsque c’est trop abstrait, elle ne comprend pas.
Dans ce même établissement, elle a manifesté une grande proximité avec l’un de ses éducateurs. Elle ne voulait être qu’avec lui, que soit lui qui lui donne la douche, joue avec elle… Cela devenait trop exclusif. L’établissement a organisé un temps avec elle, l’éducateur et une orthophoniste qui l’a aidée à mettre des mots dessus. Ils ont très bien amené les choses. Ça a été dur pour elle car en sortant de cette réunion, elle nous a écrit ce message : «Maman, Papa», suivi d’un émoticône qui pleure. C’était la première fois qu’elle manifestait aussi explicitement l’émotion qui la traversait. Nous avons été très émus. La relation avec cet éducateur s’est réajustée ensuite.
Ce qui me rassure énormément, c’est que Solène sait ce qu’elle veut. Dans la situation où quelqu’un irait vers elle sans qu’elle ne le veuille, elle serait en mesure de le signaler. Son comportement changerait.
Accepter le mystère
Aujourd’hui, Solène vit dans un foyer pour adultes. Cela se passe bien, elle a l’air heureuse, mais les débuts ont été un peu difficiles. Nous avons rencontré la directrice, sans Solène, pour obtenir une place. Dès le premier rendez-vous, sans n’avoir jamais rencontré Solène, elle nous a évoqué le sujet de la vie amoureuse des résidents. Son discours normalisait beaucoup les choses: « C’est normal, c’est la vie, il ne faut pas les empêcher et les parents n’ont pas à savoir ce qu’il se passe » On a été choqués par la manière de faire. C’était bien trop précoce et abrupte. Nous n’avons rien dit car nous voulions absolument que Solène ait cette place.
Lorsqu’elle a été admise, j’ai rencontré la psychologue du foyer pour lui évoquer cette entrée en matière un peu traumatisante. Elle m’a beaucoup rassurée, me disant que ce n’était pas du tout leur préoccupation quotidienne et qu’ils faisaient attention aux besoins et désirs de chacun. Pour chaque résident, leur développement cognitif était évalué, ce qui donnait une indication de leur maturité affective. Et dans ce foyer, beaucoup était à peu près du même niveau que Solène.
En fait, sa vie affective est une vraie inconnue. J’ose la comparer à sa vie spirituelle. C’est difficile d’y avoir accès mais ça ne veut pas dire qu’elle n’existe pas. Il faut accepter cette part de mystère.
À lire aussi : Notre dossier complet, « Avoir une vie affective et sexuelle quand on a un handicap mental »