Avis dʼexpert Points de vue

Alix Albisetti, conseillère familiale : « Pour prévenir les abus, aidons les jeunes à exprimer leurs émotions » 

Conseillère familiale et conjugale, Alix Albisetti intervient auprès de personnes porteuses de handicap mental et de leurs accompagnants. Elle travaille dans une structure locale, Accueil Jeunes 78 – « vie affective et sexualité », au centre hospitalier de Versailles, et est par ailleurs formatrice au CLER.
Guillemette de Préval
Publié le   à 14h16
5 min
Alix Albisetti, conseillère familiale : « Pour prévenir les abus, aidons les jeunes à exprimer leurs émotions » 

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Vous intervenez auprès de parents ayant un enfant porteur de handicap. Les questions de maltraitance et d’abus sont-elles une préoccupation chez eux  ?

Oui, c’est flagrant. Quand on leur demande ce qui les préoccupe dans l’éducation et la vie quotidienne de leur enfant, 2 fois sur 3, cela apparaît comme une crainte. Ils sont très demandeurs de solutions.

En quoi le handicap rend-il le sujet plus complexe ? 

Les personnes en situation de handicap ont cette particularité d’être dépendantes des autres, et parfois depuis toujours. Elles n’ont pas toujours l’occasion de poser des choix, de discerner, car souvent, tout est tracé pour elles. Or, je suis convaincue qu’il faut, et que l’on peut les accompagner en les aidant à poser des micro-choix pour qu’elles-mêmes puissent prendre confiance en leur propre aptitude à choisir. Car dans la vie affective et sexuelle, précisément, il y a une multitude de choix à faire. Le fait qu’elles ne soient pas assez entraînées à en poser peut les mettre en danger.

Concrètement, quelle méthode appliquez-vous ?

Ce qui peut aider les personnes avec un handicap dans la question de la maltraitance et des abus est de travailler sur les émotions. Celles-ci sont un levier qui permet de distinguer ce qui est agréable de ce qui ne l’est pas. En prendre conscience a comme vertu de se muscler, de s’entraîner comme un sportif, à repérer plus vite ce qui va ou ne va pas. L’émotion désagréable peut servir de signal d’alarme, et alerter en cas de danger. Plus concrètement, il faut y travailler chaque jour, le plus tôt possible. Tout simplement en demandant à son enfant porteur d’un handicap comment s’est passée sa journée, comment il s’est senti… On peut s’aider d’une affiche représentant différentes émotions, de smileys. L’idée, c’est d’aider l’enfant ou le jeune à faire confiance à son intuition, à son ressenti, et de lui donner un cadre.

Comment leur apprendre à dire « non » ?

Si la personne ressent quelque chose de désagréable et qu’elle peut comprendre qu’il y a un danger, elle aura plus facilement cette capacité à dire « non ». Et ce « non » peut se travailler. Quand je fais des séances avec des personnes avec un handicap mental, on prend des exemples concrets : imaginez que vous êtes assis au cinéma et quelqu’un pose sa main sur votre cuisse. Qu’est-ce que cela évoque comme émotion chez vous ? Qu’est-ce qu’on peut faire ? Tout ce travail leur permet d’avoir un scénario dans la tête : est-ce que je réagis ou non ? Si oui, comment ? Par un cri ou avec mon corps, en me déplaçant ? Est-ce que je préviens quelqu’un d’autre ? Et finalement, toutes ces réactions permettent de recenser différentes stratégies possibles. Ils comprendront que, parfois, on est paralysé par la peur, ce qui nous rend incapable de produire un mot. Mais qu’un cri ou un geste peut aussi être efficace pour éloigner le danger.

« Ces personnes peuvent avoir tendance à poser un geste pas adapté dans une situation donnée, comme un geste du registre amoureux dans une situation amicale. Je matérialise donc cela par des dessins, des silhouettes, et eux replacent tout cela dans des cases « amitié » ou « amour ». »

Je me souviens d’une jeune fille trisomique, rencontrée dans le cadre d’une formation, me confiant : « Cet été, quelqu’un a essayé de m’embêter. Il m’a coincée contre le mur et a commencé à m’embêter, à me toucher partout. Alors, j’ai fait ce que tu m’as dit ! » En effet, j’avais laissé une trace écrite de la formation avec trois vignettes. Sur la 1ère, il était marqué : « Je dis non », avec un dessin d’une personne qui repoussait quelque chose ; une 2ème vignette indiquait: « Je m’en vais » et une 3ème vignette ajoutait : « J’en parle ». Et cette jeune fille m’a expliqué qu’elle avait dit non en repoussant la personne, qu’elle était partie et qu’elle en avait tout de suite parlé à sa maman.

Plus globalement, il s’agit de les former à la question de l’intimité, de la vie affective… 

Oui, c’est important aussi de travailler sur toute la palette de gestes qui existent dans la relation amoureuse : se prendre par la main, s’embrasser sur la joue, sur la bouche, se serrer fort, se faire des caresses, jusqu’à la relation sexuelle. Et de bien faire le lien entre ce qui est de l’ordre de la relation amoureuse, amicale, familiale, pour gagner en clarté. Ces personnes peuvent avoir tendance à poser un geste pas adapté dans une situation donnée, comme un geste du registre amoureux dans une situation amicale. Je matérialise donc cela par des dessins, des silhouettes, et eux replacent tout cela dans des cases « amitié » ou « amour ».

Je travaille aussi beaucoup la différence entre les parties intimes et non intimes. Concrètement, en groupe, j’utilise une silhouette en leur posant la question : où est-ce que j’accepte d’être touchée par quelqu’un d’autre ? On définit les parties intimes et en se demandant qui peut les toucher ? Les parents, mais dans certaines circonstances, pas forcément à tout âge, ni tout le temps ! Ce qui n’est pas évident pour les parents qui ne voient pas leur enfant grandir et, par exemple, donnent encore la douche assez tard.

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