Harcèlement : « La prise de parole des victimes signe un progrès en humanité »
Comment définir la maltraitance ? Comment se distingue t-elle de l’abus et de la violence ?
Il y a une définition officielle, fruit d’un an et demi de travail de consensus, qui va prochainemententrer au Code de l’action sociale et des familles: «Il y a maltraitance d’une personne en situation de vulnérabilité lorsqu’un geste, une parole, une action ou un défaut d’action, compromet ou porte atteinte, à son développement, à ses droits, à ses besoins fondamentaux, et/ou à sa santé; et que cette atteinte intervient dans une relation de confiance, de soin ou d’accompagnement. Les situations de maltraitance peuvent être ponctuelles ou durables, intentionnelles ou non, leur origine peut être individuelle ou collective». La maltraitance comporte deux catégories distinctes: les violences et les négligences – c’est-à-dire ce qui n’est pas fait. Le mot violence figure dans le code pénal, pas celui de maltraitance. Le mot abus est pour moi une euphémisation: il signifie qu’on passe une marge, une limite. C’est un mot grand public, mais imprécis. La CIASE lui a d’ailleurs préféré le mot «violence sexuelle».
Dans le champ du handicap, la libération de la parole est encore loin du compte.
Des études donnent des chiffres de maltraitance et de violences sexuelles sur des personnes handicapées de plus en plus importants. Sont-ils le reflet d’une augmentation réelle ou bien d’une prise de conscience et d’une libération de la parole ?
Il est vrai qu’on en parle massivement en ce moment.Il y a depuis «me too» un phénomène de contagiosité heureuse de cette prise de parole, et une mise en visibilité inédite de ces formes de violence. C’est pour moi un progrès en humanité, que de savoir nommer le mal, l’intolérable. Cela dit, dans le champ du handicap, la libération de la parole est encore loin du compte… Il y a deux difficultés: le souhait d’émancipation des personnes handicapées conduit à assimiler maltraitance et institution, comme le fait l’ONU dans un rapport récent; c’est très ambivalent, car cette confusion occulte d’autres maltraitances tout aussi massives, et néglige les difficultés de l’inclusion. D’autre part, le propos sur la sexualité, dans le champ du handicap, est d’abord porté par des hommes; qu’on pense au militantisme pour l’assistance sexuelle. Cela laisse dans l’ombre certains phénomènes, qui restent hors-champ. Les femmes handicapées ne prennent pas encore assez la parole.
Parmi les personnes handicapées, certains publics sont-ils plus vulnérables que d’autres ?
L’un des défis communs au public handicapé est la stigmatisation et l’isolement social, qui crée un désert affectif qui fait vivre aux personnes une tension, une recherche de reconnaissance qui les rend vulnérables dans les relations. Mais sont particulièrement à risque les personnes dyscommuniquantes, comme les personnes autistes ou polyhandicapées. Il est pour eux très difficile d’alerter en cas de maltraitance; et c’est souvent le corps qui se met à émettre des signaux alarmants (gestes autodestructeurs, cris, insomnies, troubles alimentaires), mais qui sont parfois compliqués à décrypter pour les proches et les professionnels.
« Ce qui va exposer un lieu à devenir un foyer de maltraitance, c’est qu’il est loin des regards, et loin de la régulation sociale. »
Tout acte de maltraitance doit-il interroger sur le contexte qui l’a permis ?
La violence surgit dans des contextes extrêmement différents, mais elle a des « niches » favorables. Ainsi les violences sexuelles se déroulent avant tout dans les familles. Ce qui va favoriser la maltraitance, c’est la vulnérabilité de la victime, mais c’est aussi la position particulière de l’auteur, souvent concerné par des troubles mentaux, des addictions, des difficultés d’identité. L’institution est-elle en soi vecteur de violence ou de maltraitance ? Oui, si elle est un lieu hors sol, hors droit, hors sociabilité ordinaire. Ce qui va exposer un lieu à devenir vecteur de maltraitance, c’est qu’il est loin des regards, et loin de la régulation sociale. Mais l’institution n’est pas constitutivement vectrice de maltraitance : elle a une fonction régulatrice, de répit, d’autonomisation très significative.
Il faut des lieux de parole authentique, où l’esprit critique est possible; faire recueillir les avis des familles par des personnes extérieures (stagiaires…), ce qui favorise la confidentialité.
Comment prévenir les risques en institution ?
Une institution doit organiser la visite de tiers, la vigilance, les process internes, etc…Mais la première chose, c’est de faire place à la parole des personnes accueillies; à tous les dispositifs de participation, au-delà des éléments réglementaires. Il faut des lieux de parole authentique, où l’esprit critique est possible; faire recueillir les avis des familles par des personnes extérieures (stagiaires…), ce qui favorise la confidentialité. Comment amener une présence tierce dans ses murs, c’est là un vrai enjeu dans une institution.
Si la maltraitance inclut la négligence, n’y a-t-il pas un risque de culpabiliser tous les professionnels et proches, si souvent débordés ?
Il y a en effet un idéal professionnel qui peut être persécutif. Si les standards sont trop élevés, ils nous mettent en échec. Le risque n’est pas partout, tout le temps! Il ne faut pas sombrer dans la psychose. Le perfectionnisme conduit au découragement et à la culpabilité, et cela peut miner le «prendre soin». Comment trouver l’équilibre entre l’idéal et quelque chose qui nous met en échec? Il faut mettre l’accent sur les progrès accomplis et encourager. L’autre jour, je discutais de la bienveillance avec des professionnelles, dans une institution. J’ai voulu les amener à porter un regard bienveillant sur elles-mêmes, à dire leurs qualités et leurs richesses… Elles n’y arrivaient pas spontanément. Or, la bientraitance a avoir avec cette reconnaissance, et les managers doivent les y aider.
La dynamique inclusive actuellement à l’œuvre fait elle baisser la maltraitance ?
Il faut saluer la visée inclusive car elle redonne à la personne sa qualité de sujet. Mais la désinstitutionalisation comporte aussi des risques. La violence est loin de disparaître… Il faut interroger des jeunes handicapés, qui sont autonomes, qui travaillent en entreprise, des professionnels ou des familles pour s’en rendre compte. Il ne faut pas être angélique!
Quels sont vos motifs d’espérance sur ce sujet ?
C’est que des personnes parlent et donnent du courage à d’autres pour parler. Que des victimes se sentent assez en sécurité pour parler est signe d’un corps social qui a mûri. Nous grandissons tous en lucidité sur le fait que nous sommes, et forts, et vulnérables.