Reportages

Les invités au festin, défenseurs d’une psychiatrie citoyenne

À Besançon, la Maison des Sources, ancien couvent de l’association Les invités au festin, accueille des personnes atteintes de troubles psychiques. Stabilisés après un séjour en hôpital psychiatrique, les quatorze résidents s’éloignent de la maladie et se réadaptent à la vie en société grâce à un accompagnement de proximité qui fait ses preuves.
Damien Brickler Grosset
Publié le   à 10h57
7 min
Les invités au festin
© Antoine Mermet / Hans Lucas.

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Des murs du cloître de laMaison des Sources à Besançon suinte au début une impression de chaud et de froid. C’est le premier lundi de juillet. Un lundi à se laisser absorber par la mélancolie. La pluie tape de plus en plus fort le feuillage échevelé des arbres du jardin et le ciel, gris et bas comme un ciel belge, opacifie tout. Ou presque. Car sous la légère nappe brumeuse qui coiffe la statue de la Vierge Marie plantée au milieu de ce jardin, se diffuse l’écho des rires des occupants de ce couvent du centre-ville qui accueille et loge des personnes atteintes de troubles psychiques.

Ici, l’atmosphère est amicale. À la buvette, les discussions s’animent dans un joyeux brouhaha et le préposé au service s’affaire avec zèle.«Un café?», demande dans un élan juvénile Corentin, 25 ans, bénévole atteint d’un trouble de conduites alimentaires. Attenant au comptoir, un trio évoque les vacances à venir. «Vous allez me manquer, heureusement on revient vite»,se réjouit Annette. Atteinte d’un trouble borderline et de bipolarité, Annette occupe une chambre de la maison-relais depuis une quinzaine d’années.

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Parmi les treize autres résidents, tous stabilisés après des séjours parfois longs en hôpital psychiatrique, elle avoue, avec la timidité d’une écolière, se sentir bien:«Ici, on se soucie de moi et on ne se moque pas»,dit-elle.«Ce qu’Annette ne vous dit pas, c’est qu’elle a de vrais talents cachés», enchaîne David Erbs, posé dans l’embrasure de la porte d’entrée de la buvette. Et le directeur de l’association Les invités au festin, soucieux de mettre en confiance sa pensionnaire, de raconter une anecdote :«Il n’y a pas longtemps, alors qu’elle discutait avec une formatrice de l’association, elle lui a dit: ‘toi, tu es comme moi: borderline et bipolaire’. La formatrice, qui ignorait son trouble, a été diagnostiquée bipolaire quelques temps après.»

Le soin par l’humain

La bienveillance de David Erbs à l’égard des pensionnaires justifie en partie son ascension fulgurante au sein de l’association. Recruté en 2021 comme formateur, cet ancien professeur d’histoire a grimpé les échelons pour se retrouver aux manettes il y a deux ans.«J’ai tout de suite adhéré au modèle d’inclusion sociale que Les invités au festin propose,se souvient-il. Ici, nous prônons l’interaction, le relationnel, l’écoute et un soin par la chaleur humaine: nous agissons en complément de l’hôpital».Un modèle qui fonctionne puisqu’en10 ans, un seul résident en pension de famille a été réhospitalisé.

Malgré ce résultat probant, certains résidents connaissent encore des épisodes de décompensations psychiques. C’est le cas de Florent, 37 ans, qui vit ici depuis plus de trois ans. Florent est schizophrène. S’il a la mine éteinte, presque patibulaire, etdeux épais cernes violâtres collés sous un regard hagard, c’est parce qu’il sort tout juste d’une crise d’angoisse.«Mon pilulier pour le week-end n’était pas plein: j’avais mes Seresta, mes Loxapac mais mon docteur a oublié de mettre un Solian, ça m’a perturbé.»

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Lassé de faire le pied de grue dans le jardin du cloître et de taper du pieds la terre humide à la vitesse d’un marteau-piqueur, Florent finit par s’asseoir. Il ouvre ses bras ronds et fermes et, les paumes tournées vers les cieux, esquisse un léger sourire d’apaisement puis dit:«Tu vois mes tatouages sur mes bras? Sur celui-là, il y a marquéJul, je suis fan de ce rappeur.»Enfin, à la question de savoir s’il se sent tout de même bien ici, l’intéressé répond:«Je ne me sens pas encore prêt à partir.Je me sens en sécurité. Dehors, il y a quelqu’un qui me suit en permanence et qui me veut du mal. Personne ne me croit mais c’est vrai. C’est dangereux pour moi. Puis aussi, je suis plus libre ici, plus indépendant: grâce à David (Erbs), dans nos chambres, on peut vapoter et boire un peu d’alcool, il nous fait confiance.»

Entraide obligatoire

Florent émet néanmoins une objection quant au fonctionnement du couvent:«Il y a trop de règles: il faut faire du rangement, du ménage, la cuisine, c’est usant». «Il faut des règles pour régir la vie en communauté, pour responsabiliser les résidents et leur montrer qu’ils ont tous quelque chose à défendre ici,réagit David Erbs. Ici, tout est collectif, à part les lits,etc’est cette interdépendance qui participe à l’éloignement de la maladie pour mieux aborder à terme une réhabilitation à la vie en société.»Pour qui ne respecte pas le règlement intérieur, la sanction peut coûter chère:«On commence par un avertissement verbal, puis en cas de récidive une exclusion de 15 jours et au bout de trois une exclusion définitive. Mais on ne dépasse que très rarement le premier avertissement».

Reste que selon le directeur de la pension, un autre facteur explique la réussite de ce modèle d’accompagnement de proximité: la complémentarité des profils:«La multiplicité des pathologies oblige les résidents comme les bénévoles à s’ouvrir davantage, à comprendre l’autre et à s’entraider». C’est par exemple à cela que sert l’atelier «Cercle de paroles» – activité de réinsertion parmi d’autres au couvent: art thérapie, yoga, chant ou encore pétanque – qu’organise Maxime, médiateur de santé pair, atteint d’un trouble schizo-affectif stabilisé après deux ans passés dans un UMD à Bordeaux.«Les résidents se confient plus à moi qu’à leur psy, affirme-t-il.Je dispose d’un savoir expérientiel qui rassure et qui apaise les malades.»

Justement,l’atelier de cette après-midi va bientôt commencer. En attendant, dans les couloirs du cloître, Jacqueline, le visage diaphane et concentré, peint un diplodocus polychrome. À côté d’elle, Hervé, dont le cheveu gris et l’air crédule fait penser à Gepetto, le menuisier sans le sou des aventures de Pinocchio, fabrique un nouveau pigeonnier en bois qu’il installera dans le jardin. Et Corentin, obsédé à l’extrême par la propreté du site, se met à la recherche de«l’aspirateur perdu». Tous ici vaquent à leurs occupations dans un esprit de convivialité.

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